Vladislav Khodassévitch : La Mort d’Essenine

La mort de Sergueï Essénine était si clairement liée à ses désillusions nées de la révolution bolchévique et elle avait suscité un tel écho parmi les jeunes communistes et l’intelligentsia ouvrière que les autorités s’inquiétèrent pour de bon et ordonnèrent de mettre immédiatement « fin à l’essénisme ». Les innombrables portraits du poète, les photos et dessins de la campagne où il était né, de la maison où il avait grandi, les innombrables souvenirs sur lui et les articles sur sa poésie, tout cela disparut comme par magie, du jour au lendemain, des journaux et revues soviétiques. Pour faire place à quelques articles qui expliquaient les erreurs, les égarements d’Essénine, son manque de consonance avec l’époque. Puis ce fut un silence complet. Son nom même cessa pratiquement d’être évoqué. Comme il eût été par trop maladroit d’interdire le poète, on se contenta de l’étouffer.

Toutefois, à demi interdit, Essénine n’était pas oublié. Son souvenir persiste et on continue de l’aimer en secret en Russie. S’il n’est pas carrément illégal de le publier, cela ne saurait être encouragé. Un petit recueil de ses poèmes vient de paraître chez un éditeur privé. Couverture gris souris, avec cet unique monogramme « S.E. », afin de passer sans attirer l’attention. Les livres à moitié interdits ne manquent pas aujourd’hui en Russie soviétique, toujours accompagnés de préfaces dénonçant les fautes et errements de l’auteur : une feuille de vigne qui ne trompe personne et qui, en outre, rapporte des honoraires à l’auteur communiste de la préface. « Essénine n’a pas eu la force de désaimer ce que notre siècle a appris à haïr, est-il écrit sur la feuille de vigne du petit livre. On voit mieux aujourd’hui combien étaient vaines et absurdes les tentatives de ceux qui, à la mort d’Essénine, l’avaient proclamé à la hâte poète “ national ” et « authentiquement paysan ». La place d’Essénine n’est pas dans notre époque, mais derrière elle ».

(Traduit par Henri Abril)

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