Thomas Pavel : Clown et métaphysicien, « La vie et les opinions de Zacharias Lichter »

Clown et métaphysicien

 

 

D’un point de vue culturel, la vie dans un pays totalitaire comme la Roumanie des années 1950 et 1960 offrait certains avantages. Dans toute l’Europe, des deux côtés du rideau de fer, l’on tentait, par un flot d’activités culturelles, de soigner les dégâts de la Seconde Guerre mondiale en invitant citadins, ruraux, employés, agriculteurs et étudiants à découvrir les grands artistes et auteurs du passé, à lire leurs livres, à voir leurs pièces de théâtre dans des théâtres existants ou nouveaux, à voir les adaptations cinématographiques de leurs œuvres, à visiter les musées, à écouter de la musique classique, sérieuse ou légère et de cette façon à réaliser que l’homme est – ou pourrait être – une espèce paisible, travailleuse et progressiste. Le roman d’A. S. Byatt, La Vierge dans le jardin (1978), dont l’action se déroule en 1953, capture admirablement cet amour pour la culture, passée ou présente, éprouvé par les jeunes gens de l’époque, en dépit des inégalités toujours choquantes entre les hommes et les femmes.
De plus, en particulier en Roumanie et d’autres pays de l’Europe de l’Est, là où en raison de la domination soviétique l’entreprise privée n’existait pratiquement pas, les activités politiques étaient surveillées de près et la mobilité sociale avait peu à voir avec la valeur personnelle, un grand nombre de personnes avaient à leur disposition un excédent de temps libre. Il y avait, par ailleurs, beaucoup de bons livres. Les gens possédaient des bibliothèques remplies d’œuvres publiées avant le partage de l’Europe qui venait d’avoir lieu à la fin des années 1940. Celles considérées comme bénignes avaient le droit d’être vendues et achetées dans les librairies de livres d’occasion de l’État. Les vendeurs clandestins de livres d’occasion (décrit par George Orwell dans 1984) existaient encore, bien qu’à la fin des années 1950, bon nombre d’entre eux aient été emprisonnés. Les quelques rares voyageurs suffisamment chanceux pour être autorisés à se rendre à l’étranger ramenaient parfois tel ou tel livre écrit par un auteur célèbre et tout juste publié à l’Ouest. Prêté à des amis, le livre était rapidement lu par des dizaines, des centaines de lecteurs avides. Par ailleurs, comme la théorie marxiste, qui régnait sur l’Europe de l’Est, considérait qu’un nombre important d’ouvrages illustres du passé appartenaient à la longue « marche progressiste » de l’humanité vers son glorieux aboutissement, leur lecture était autorisée et même encouragée. Les œuvres d’Homère, de Sophocle, Dante, Shakespeare, Balzac et Dickens étaient traduites et publiées avec un tirage considérable. Lire, découvrir le passé et réaliser que le système totalitaire ne constituait pas le seul monde possible donna de la patience et du courage aux gens.
La culture du passé avait une telle importance parce que les écritures nouvelles et originales étaient soumises à un contrôle strict. D’un côté, les écrivains et artistes officiels profitaient d’un généreux soutien financier, de l’autre, la censure empêchait la moindre « erreur » idéologique et exerçait une répression prompte sur toute opposition réelle ou imaginaire. Pour résultat, la production littéraire roumaine de 1950, hormis quelques exceptions notables, était loin d’atteindre son niveau d’avant-guerre. Désormais censés refléter les « grandes victoires » du régime, les nouveaux ouvrages ne produisaient plus que conformisme littéraire et des mensonges sans fin.
Le mensonge allait bien au-delà de la littérature : fausses nouvelles, statistiques imaginaires, références à des faits historiques non-existants, accusations excessives lancées contre l’Ouest et glorifications tout aussi excessives du monde soviétique donnaient l’impression que rien dans le discours public n’était réellement fiable ou à prendre au sérieux. L’on y répondit par l’incrédulité et son allié, l’humour, en inventant et en répandant confidentiellement chaque jour de nouvelles plaisanteries. Le régime pour la plupart était aussi pathétique qu’hilarant : pathétique en raison d’une utilisation brutale et mensongère d’un idéal noble – égalité et prospérité pour tous – et hilarant en raison du contraste aigu et permanent qui existait entre cet idéal et la vie quotidienne.
Entre le début et le milieu des années 1960, la situation cependant changea, et le vieux principe du parti, « quiconque n’est pas avec nous est contre nous », fut remplacé par une règle moins transparente et plus inclusive, « quiconque n’est pas contre nous est avec nous ». La non-adhésion au credo communiste cessa d’être un crime et la répression s’appliqua uniquement à une opposition exprimée ouvertement. Pour qu’un nouvel ouvrage littéraire puisse être publié, il était par conséquent suffisant qu’il évite de dénoncer explicitement le régime. Une éclosion de vie littéraire et artistique s’ensuivit ; les créateurs et les critiques précédemment réduits au silence avaient hâte de se faire à nouveau entendre et une autre génération de jeunes artistes et intellectuels leur emboîta le pas. L’originalité et l’innovation furent autorisées tout comme de nouvelles tentatives pour repenser le rôle public de la littérature et de l’art. Parmi la formidable moisson de collections de poésie, de romans et d’essais publiés pendant cette période, La vie et les opinions de Zacharias Lichter (1969) de Matei Calinescu – une vertigineuse pensée mystique/existentialiste moitié parodie moitié justification – figurait parmi les œuvres les plus remarquables. Aujourd’hui, presque un demi-siècle plus tard, elle demeure l’un des témoignages les plus mémorables de l’époque.
Le roman capture admirablement les particularités essentielles de l’époque, l’étrange irréalité du monde et l’humour triste qu’il générait, mais il offre en même temps une image bien plus globale de la condition humaine. Pour devancer les possibles objections de la censure, plus modérée, mais néanmoins présente, Calinescu évite de se conformer à un genre littéraire défini : son livre évoque et en même temps parodie la  « vie [fictionnelle ] d’un saint », ses actes et ses déclarations grandiloquentes ; il propose une réflexion sur l’étrangeté de la vie humaine dans un style essayiste ; il inclut poèmes, courts sermons, nouvelles et aphorismes ; et ceci, dans un style remarquablement vif et captivant.
Figure des plus improbables, Zacharias Lichter, le personnage principal, est un Juif roumain vieillissant qui semble droit sortir d’une des histoires hassidiques de Martin Buber et mène la vie d’un mendiant excentrique dans une Bucarest ignorée par l’histoire et la politique. Lichter passe son temps dans les parcs et les tavernes de la ville prêchant devant ses amis et connaissances, principalement Leopold Nacht, un ivrogne somnolent et silencieux, considéré par Lichter comme le plus grand philosophe des environs, et le Dr S., un homme pratique et serviable que la compétence et le savoir-faire en matière de psychologie induisent Lichter à appeler un vrai démon. La mission de sa vie est révélée à Zacharias Lichter lors d’une extraordinaire expérience mystique durant laquelle, alors que tombé à terre dans un jardin public et entouré de passants rigolards, il réalise qu’il a été frappé par la flamme de Dieu. « Ses palpitations m’avaient aveuglé », assure-t-il, « son approche m’avait frappé comme une pierre, son vrombissement m’avait assourdi, sa fournaise m’avait desséché la bouche comme une soif sans fin ». Des visions étranges, êtres humains à tête d’aigle, de grenouille et de rat, certains exhibant une langue de serpent fourchue, lui apparaissent. Quand finalement, les choses reviennent à la normale, la flamme de Dieu continue de brûler au loin, en silence.
Une fois coupé du monde ordinaire, le discours et les actions de Lichter mettent en évidence la différence entre la vie des élus et l’existence triviale du reste de l’humanité. Pour les élus (dont il fait partie), l’existence se compose de trois niveaux : le cirque (dans son cas, la chute clownesque dans le jardin public), la folie (les étranges visions subséquentes) et la perplexité (l’arrivée de la silencieuse flamme de Dieu). Au début, le cirque est une comédie absurde, il passe ensuite par les larmes et la tragédie avant d’arriver à la solitude, au silence et manque de communication. A ce stade, la folie unifie l’esprit, le libère de l’oppression du langage, le menant au mythe et au chaos. La perplexité, la dernière étape du voyage, est le domaine de l’obscurité et du silence, rappelant à chacun la façon dont Dieu, comme dans la théologie négative, est au-delà du langage, de l’être et du non-être.
Les curieuses expériences et réflexions de Lichter caricaturent la pensée religieuse et leur but est de faire sourire le lecteur même si elles évoquent également les mystères humains. Le lecteur voit clairement que Lichter est un imbécile au babillage absurde, cependant, nous nous demandons s’il n’est pas aussi un visionnaire avec une opinion à défendre : une opinion troublante et dévastatrice exprimée par une multitude d’affirmations scandaleuses contredisant toutes le bon sens, mais dont chacune recèle une part de vérité surprenante.
Ainsi, Lichter, qui en tant que Juif lit régulièrement la Bible hébraïque, déclare que Job était le premier héros tragique à comprendre que la souffrance était aussi absurde que nécessaire. Comment Dieu pouvait-il, demande Lichter, faire un pari avec Satan, un pari qui requérait la persécution de l’innocent Job ? Pourquoi Job ne se révolte-t-il pas, pourquoi n’invective-t-il pas Dieu ? Parce que, répond Lichter, Job, étant une âme pure et souhaitant le rester, sait que sans les persécutions absurdes de Dieu, « la pureté meurt, la révolte fait place au dégoût, la vérité au mensonge et la repentance – ce miracle – à l’ennui sans fin ». Le livre de Job nous apprend que le prix de la pureté est la renonciation, le retrait, l’obéissance.
Jusqu’à un certain point, cette conclusion rejoint la philosophie morale d’Arthur Schopenhauer, l’un des penseurs préférés de Calinescu, selon lequel l’égotisme est le canal du mal – un mal toujours habilement déguisé sous un équipement moral. La morale véritable, non égotique, consiste, d’après le philosophe allemand, à être conscient de ses connexions avec le monde de la souffrance. Cependant, le retrait et l’obéissance de Job répondent non seulement à la souffrance du monde, mais aussi à l’absurdité du pari de Dieu avec Satan. L’histoire biblique revue par Lichter met en lumière l’impasse morale de la Roumanie à l’époque où son système politique, proclamant offrir l’ultime salut de l’humanité, parie que ses sujets atteindraient le paradis en acceptant une souffrance absurde dénuée de motivation. La résistance, implique Lichter, est impossible, le silence et l’obéissance sont les seules réponses. Non sans rappeler Molloy (1951) de Samuel Beckett et Le roi se meurt (1962) d’Eugène Ionesco, le livre de Calinescu construit une parabole qui, de loin, mais avec non moins de vivacité, évoque un grand nombre de situations, dont précisément, celle de Bucarest dans les années 1960.
Une fois encore, Lichter, à l’image de Molloy, le personnage de Beckett, et jusqu’à un certain point Bérenger dans Rhinocéros (1959) de Ionesco, n’a rien en commun avec les non-élus et les interactions humaines ordinaires. Selon lui, ils appartiennent à « l’Empire de la bêtise » dont l’universelle dépendance à la possession constitue la caractéristique principale. Sur ce sujet, Lichter s’alignerait plutôt sur la doctrine marxiste qui considère la propriété privée comme une source d’injustice pour les hommes. Rejetant la propriété, Lichter aspire à être un porteur de pauvreté et déclare que la destitution est le privilège des élus. « Un ange de feu est venu » affirme-t-il, le délivrant des « tentacules secrètement empoisonnés de la possession ». Allant plus loin que le marxisme, il rejette également l’emploi, non parce qu’il est contre le travail (il ne l’est pas), mais parce que l’emploi enferme les humains hiérarchiquement dans la sphère de l’avoir, loin de celle de l’être. Le capitalisme, infecté par le virus de la propriété, devrait être renversé selon Lichter et remplacé par une société anarchique religieuse dans laquelle des millions de travailleurs seraient convertis à la mendicité. Pour rendre l’absurdité de son prêche plus saisissant encore, Lichter fait l’éloge du vol en tant que révolte contre la possession et le considère être, sous certaines conditions, un acte existentialiste important.
Lichter met en lumière la nature diabolique de l’Empire de la bêtise, de l’avoir opposé à l’être, en soutenant qu’il a été fondé par nul autre que le diable en personne qui tentait de venger « son propre non-être ». La spécialité du diable est de mettre les choses en pratique, l’esprit pratique révélant dans l’opinion de Lichter « la véritable essence de la bêtise », ce qui explique pourquoi il déteste le Dr S. et son immuable compétence. L’esprit pratique requiert un sens du possible, mais pas nécessairement le sens de la vérité étant donné que, comme le précise Lichter, « l’application d’une idée fausse puisse mener à l’obtention de plus de résultats pratiques que l’application d’une idée vraie ». Par conséquent, le mensonge prolifère d’innombrables façons dans tous les domaines de l’action et de la connaissance.
De telles affirmations font écho aux principales prises de position philosophiques admirées à l’époque, dont la distinction entre avoir et être, défendue par plusieurs penseurs existentialistes, en particulier Gabriel Marcel en France et Mihai Sora en Roumanie, et la prolifération du mensonge, apparente dans la montée de la propagande et dans son pouvoir sur les foules, que Gustave Le Bon, José Ortega y Gasset et Elias Canetti analysèrent pour la fin du XIXe au milieu du XXe siècles. Calinescu écoute ces penseurs, regarde le monde qui l’entoure, très probablement approuve leurs descriptions, mais présente tout de manière sarcastique comme si ceci pourrait tout aussi bien être les folles projections de son étrange personnage.
Les affirmations du mendiant-prophète ne sont cependant jamais définitives. Ayant proclamé que le mensonge est le travail du diable, Lichter revisite la question et déclare que les mensonges font partie de la « nature mensongère du langage ». Il n’adhère clairement pas à la conviction exprimée dans l’évangile de Jean, « au commencement était le Verbe ». Au contraire, pour Zacharias Lichter, « une et indivisible, la vérité est silencieuse ». Dépassant comme d’habitude les limites de la logique, il conclut ensuite que non seulement tout ce qui peut être dit à propos de n’importe quoi est un mensonge, mais aussi que « moi, Zacharias Lichter, je suis le plus gros mensonge de tout ». Puis, dans une allusion à Descartes, il déclare sur le ton histrionique qui lui est habituel : « Je mens, donc je ne suis pas. […] Ce qui me sauve à la fin, c’est la nostalgie de la vérité », un sentiment divin qui lui procure une paix éternelle. Ainsi, il reconnait croire en une double nature de la réalité, la bonté suprême étant toujours supplémentée par les mensonges et la non-existence du diable.
Il est intéressant de noter que Lichter lance une attaque contre l’écriture et ses relations avec la vérité et les mensonges : l’écriture est responsable, dit-il, de la corruption de la mémoire humaine et de l’accroissement des « ressources oppressives et exploitantes ». Une victoire pour l’avoir, l’essor de l’écriture fut un événement tragique qui montre que la liberté sur un plan social « peut seulement être définie comme une sortie hors de l’histoire, comme oubli».
Zacharias Lichter reconnait être coupable d’exister comme tout bon disciple de Schopenhauer serait prêt à le faire. Se transformant néanmoins en un Bérenger (personnage de Ionesco) horrible et négatif, Lichter confesse être coupable de toutes les guerres, massacres, injustices, tortures, condamnations à mort par pendaison, immolation, roue à écartèlement, écorchage, noyade, empoisonnement. Il souhaite être puni, mais sachant que cela n’arrivera pas, il conclut, une fois de plus contre toute vraisemblance, que « l’enfer est l’absence de châtiment, le regret du châtiment ; la responsabilité, c’est l’enfer de la conscience ». Seul Lichter pouvait imaginer et formuler un rejet aussi insolent de la justice humaine tout comme de la justice divine. Il est plus que probable que ce rejet ait à voir avec le sentiment de Calinescu qu’il est très difficile d’accepter les aberrations de l’histoire et la quasi-absence de rétribution.
Le rejet clownesque de la société par Zacharias Lichter et son mysticisme grotesque ne contredisent pas les idéologies qui clament avoir trouvé le chemin du bonheur universel et pensent être en droit de conquérir notre monde. Le personnage de Calinescu montre avec simplicité quelque chose d’extraordinairement précieux, nommément que les exceptions sont concevables, que les voies solitaires menant au-delà des limites de la sagesse conventionnelle peuvent toujours être imaginés et que les refus audacieux de la conformité ne peuvent être abolis. Aujourd’hui, longtemps après avoir été écrit et loin de son lieu d’origine, ce livre offre à ses lecteurs un souffle d’air frais bienvenu.

Thomas Pavel

 

© 20 Mars 2018, Los Angeles review of books

 

 

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