Hebel et les Français !

Voilà bien des raisons qui devaient faire de l’almanach une lecture agréable à tous. En dehors des qualités générales, celles de l’esprit et du coeur, qui plaisent à tous les lecteurs, Hebel a fait preuve de mérites plus rares qui doivent le rendre particulièrement sympathique aux Français. Cet esprit de justice qui le distingue, il l’a montré non seulement envers ses compatriotes, mais encore envers les étrangers, et surtout envers les Français.

Il semblerait, à en croire la plupart des écrivains allemands, que les Français, chefs et soldats, se soient toujours conduits en Allemagne comme de véritables bandits. C’est l’histoire telle qu’on l’enseigne aux jeunes Allemands; c’est avec de tels récits qu’on attise contre nous la haine dont l’explosion, hélas ! inattendue, nous a causés tant d’amères surprises en 1870. Et aujourd’hui encore il est presque impossible d’ouvrir un livre, un journal, un guide en Allemagne, sans avoir le coeur ulcéré par les mensonges odieux que l’on répand à profusion sur notre compte. Quelle réponse faire à tant de fausses accusations? Comment lutter contre tant de mauvaise foi? trouver un adoucissement à tant de cuisantes blessures? Hebel nous donnera la satisfaction bien rare de nous voir appréciés à notre juste valeur. Lui aussi, comme lui Goethe, et comme plus tard Henri Heine, comme les plus grands esprits de l’Allemagne, il a su rester sourd aux excitations de la haine, et respecter la vérité. Goethe nous fait le récit de la délicatesse raffinée du comte Thorane. Heine nous a parlé de ses amis les soldats français. Hebel nous les montre sous leur véritable caractère, un peu vifs parfois, mais toujours généreux. L’épisode du hussard de Neisse, qui a tous les caractères d’un récit historique, est digne en tous points de notre admiration. Voilà un soldat français qui arrrive avec l’armée victorieuse et conquérante. Il retrouve celui qui a tué sa soeur et plongé sa famille dans la misère. Il va se venger, croyez-vous; il va tuer l’auteur de tous ses maux, non! il lui pardonne. Et ce commandant des chasseurs de Hersfeld qui, malgré l’ordre formel de l’empereur, épargne l’incendie et le pillage à une ville qui s’était révoltée, et avait tué par surprise des soldats français ; et l’officier qui punit lui-même un délateur, et tant d’autres épisodes honorables pour nos soldats et nos officiers. Si l’auteur attribue certaines de ces belles actions à des soldats de son propre pays de Bade, on ne saurait lui en faire reproche ; c’est le patriotisme local, l’amour du pays natal qui le fait parler ainsi; les Badois, en somme, étaient alors soldats au service de la France; leurs chefs étaient des Français; il n’y avait qu’une seule armée française. C’est sur cet hommage réconfortant d’un étranger envers l’armée française que nous terminerons cette préface. Hebel a mieux que personne connu nos soldats; il a vécu au milieu d’eux, il les a vus à l’oeuvre. Nous en resterons sur un témoignage si précieux, et nous nous féliciterons d’avoir en lui, sinon un ami fervent de la France, du moins un homme loyal qui a contribué, pour sa part, à réduire à néant les calomnies lancées perfidement contre elle.

CH. FEUILLIÉ

Contes choisis de Hebel, Texte allemand publié avec une introduction et des notes , par M. Ch. Feuillié, professeur agrégé d’allemand au lycée Janson de Sailly, Hachette, 1892

 

Nous vous rappelons que nous publierons un florilège de ses textes dans une traduction de Bernard Gillmann au printemps 2021 sous le texte L’Ami des bords du Rhin.

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