Sibylle Muller : Regina Ullmann, mais moi je suis la solitude

Regina Ullmann, née en 1884 à Saint-Gall, en Suisse, morte en 1961 en Haute-Bavière.

Entre ces deux dates :

Une jeune femme élevée dans une famille juive aisée plutôt pratiquante, jusqu’à la mort prématurée de son père (industriel ou commerçant en dentelles). Elle sera rayée en 1936 de la Chambre des Ecrivains nazie, et obligée de quitter Munich, où elle vit, pour poursuivre en Autriche et en Suisse une existence précaire.
Une enfant souffrant de graves troubles (dyslexie, dysphasie), au point qu’elle passe pour « attardée » et qu’elle est scolarisée dans une école spécialisée. Elle écrit de petites histoires, des poèmes, mais elle subit aussi toutes sortes d’humiliations pour sa gaucherie, sa lenteur, sa différence.
Une jeune fille originale, installée avec sa mère et sa sœur à Munich, qui à l’époque est l’une des capitales européennes de l’avant-garde. Elle suit des cours de littérature et d’histoire de l’art, mais surtout elle fréquente les cercles intellectuels, artistiques et littéraires de Munich. C’est là qu’elle fait l’admiration de grands écrivains comme Musil, Hesse, Carossa, et surtout de Rilke, avec lequel elle entretient une longue correspondance de quinze ans. Non seulement il fera toujours son possible auprès de ses propres mécènes pour lui procurer les soutiens financiers et moraux qui lui manquent totalement, mais il la considère quasiment comme son égale en poésie. Après sa mort, elle occupera quelque temps sa dernière maison de Muzot , dans le Valais.
La mère célibataire de deux filles « illégitimes », nées de deux pères différents, dont le sulfureux psychanalyste Otto Gross ; elle les confiera dès leur naissance à des familles d’accueil à la campagne, étant elle-même dans l‘incapacité de les élever, sans pour autant les abandonner (Camilla, la fille de Gross, veillera sur ses derniers jours et l’accompagnera jusqu’à sa mort).
Une femme étrange, qui parfois monte dans le premier train venu, descend au hasard et marche dans la campagne pendant des jours. On dit parfois d’elle qu’elle possède une sorte de don de double vue
Une femme vivant à la campagne, près des montagnes de son enfance, dans un extrême dénuement, cherchant vainement à gagner sa vie dans des occupations plus ou moins symboliques comme la fabrication de cierges, l’apiculture, le jardinage, la broderie…un mode de vie quasi monastique, par sa sobriété ascétique, un certain esthétisme de la vie simple aussi, accepté sans être vraiment choisi.
Une juive convertie au catholicisme, qui passera les derniers mois de sa vie recueillie par des religieuses dans un couvent bavarois. Une religiosité baroque, franciscaine, nourrie d’histoires bibliques, et très peu dogmatique
Un écrivain que les autorités culturelles suisses auront reconnue, à la fin de sa vie, en lui décernant des prix et en la faisant citoyenne d’honneur de sa ville natale.
Une femme au visage déconcertant, dont Lulu Albert-Lazard, l’amie de Rilke, a fait plusieurs portraits : traits rudes, attitude raide, yeux asymétriques au regard fixe et comme habité, un peu inquiétante parfois…
Une conteuse, orale, dont tous ceux qui l’ont entendue rapportent le talent, voire le « génie », ses flots de paroles éruptives rompant un long mutisme parfois dérangeant, son rire rauque, son ton quasi prophétique, ses silences …
Et l’auteur de poèmes, de nombreuses nouvelles dont le recueil La Route de campagne, paru en 1921.
Une collection de clichés, pourrait-on-croire. Et qui plus est, de clichés disparates, voire contradictoires. Quel peut bien être le lien, la cohérence entre ces images, ces moments de vie épars ?
Sans doute peut-on trouver dans l’œuvre, et particulièrement dans La Route de campagne, des éléments isolés, comme éclatés, de cette biographie hétéroclite. Des montagnes, des forêts, une vie rurale qui rappelle la Suisse de son enfance – mais comme stylisées, hors du temps, un décor mental plus que de vrais souvenirs. Des moments d’enfance, en revanche, criants de vérité, où la femme adulte qu’est devenue Regina Ullmann revoit, revisite, revit des épisodes d’autrefois – dont certains sont attestés, comme la mort de Susanna, la petite voisine, qui l’avait fortement impressionnée. C’est elle aussi, la femme qui marche sous un soleil brûlant sur une route de campagne poussiéreuse. Et dans La fille, qui raconte l’histoire d’une mère qui confie son enfant à des religieuses car elle se sent incapable d’assumer son éducation, c’est encore un moment crucial de sa propre existence qu’elle place dans une histoire étrange par ailleurs. Si la tentation est grande d’y voir une sorte d’autobiographie partielle, l’énigme de cette vie reste entière à la fin.
Mais le lecteur qui entre dans l’œuvre par la première des nouvelles, celle qui donne son titre au recueil, ne sera pas moins déconcerté. Il entrera dans un univers poétique, métaphysique, qu’elle oppose au monde banal des mœurs et des coutumes, de la morale quotidienne et de l’indifférence. La femme qui marche sur la route de campagne est littéralement épuisée, sans forces, sans nourriture, sans ressources, sans passé ni projet, si ce n’est de trouver un lieu où faire une pause et de préserver sa solitude. Cet itinéraire est ponctué de rencontres, certaines apparemment anodines – un mouton, des paysannes, une charrette de forains… – d’autres inquiétantes – un affreux cycliste – jusqu’à des visions célestes sorties tout droit de peintures anciennes, comme la Nativité de la Vierge au milieu des nuages… C’est alors que la paix semble s’installer, avec toute la beauté et la douceur de la nuit, que la douleur va faire irruption dans le récit, en la personne d’une femme bavarde, vulgaire, qui jette en quelque sorte son propre malheur à la figure de la narratrice, laquelle doit alors (pourquoi ?) abandonner ce lieu de repos.
Cette nouvelle, la première du recueil et la plus longue, fait office d’ouverture. Non seulement un certain nombre de thèmes importants y sont déjà traités, comme la solitude, le dénuement, le lien essentiel avec la beauté du cosmos, le silence, et l’agression par la laideur et la banalité, par l’absence de compassion et de bonté. Mais l’auteur lance des passerelles vers les autres nouvelles, sous la forme de personnages et d’objets récurrents : le berger, l’hirondelle, l’enfant, le bossu au violon, les cloches, l’horloge régulière et rassurante, le cirque et les forains, les vieillards. Ce sont eux qui créeront les liens qui retiennent ensemble les éléments fragiles de cet univers à la fois paisible et menacé, ces « cohérences » éphémères qui pour Regina Ullmann constituent la vérité de ce monde
Vérité et bonté, ce sont aussi les valeurs essentielles qui sont manifestées parfois par des gestes, des mots ou des regards discrets, presque incompréhensibles, qui sauvent de l’anéantissement la vie de ces personnages fragiles, ou qui parfois réparent des blessures secrètes, jamais vraiment nommées, à peine esquissées comme des souvenirs d’enfance flous et pourtant chargés d’émotion. Mais c’est aussi la beauté des choses qui apparaît comme une grâce. La richesse d’émotions et d’émerveillement qu’apporte aux enfants la Visite de Noël est une promesse pour la vie. La narratrice de La route de campagne regarde les étoiles dans le ciel nocturne, comme un antidote au récit affreux de l’autre femme qui veut raconter à tout prix ce que la narratrice ne veut pas entendre : le récit d’une ambition banale, ruinée par la honte et l’humiliation, déversant dans la nuit silencieuse un trop-plein d’expériences et d’aventures qui culminent dans son numéro de cabaret, où elle lance des étoiles artificielles dans le public. Car la grâce a son revers, toujours un peu incompréhensible et effrayant, son double maléfique : le clown bossu et ridicule caricature la beauté du numéro équestre qui l’a précédé, et en même temps le luthier bossu à la vie harmonieuse assis parmi les spectateurs. Menace, blessure, le seul recours reste la fuite, parfois, mais toujours le refuge dans le silence et la solitude, maintes fois revendiquée par la narratrice, et par Regina Ullmann elle-même. Mais il arrive aussi que la fuite représente seulement l’irruption de la violence du désir dans une vie inconsciente d’elle-même, de l’invisible qui s’empare alors du cours de l’existence et rend incompréhensible le visible même : tel est le sort du jeune paysan somnambulique de Une vieille enseigne d’auberge, le conte que Rilke avait admiré au point de vouloir en connaître l’auteur. Ce jeune homme trouvera une mort atroce après avoir quitté un monde où les gens ne parlent pas, pensent à peine, observent des règles immuables mais opaques ; il est amoureux d’une fille très belle mais simple d’esprit, muette, « sans âme » comme l’écrit Regina Ullmann, donc sans aucune relation avec quiconque, ou « sans consistance » comme la mère dans La fille. Le lieu d’où part cet étrange récit est une auberge perdue au fond des bois, tenue par une très vieille femme presque aveugle, sourde, et peuplée de rares silhouettes passagères, qui ne laissent que des traces de vie après leur départ. Rilke y avait reconnu le talent particulier de Regina Ullmann pour rendre perceptibles les mouvements imperceptibles de l’âme, sans recherche d’effet, dans une démarche véritablement poétique
Les personnages dépourvus de perceptions, et donc de sentiments, le vide de l’âme et du cœur, sont chez Regina Ullmann des figures récurrentes. Ainsi le vieillard solitaire, insomniaque (comme la narratrice de La souris) qui est incapable même d’allumer un feu dans son poêle tant il est lui-même glacial, qui ne dit pas un mot aux rares personnes qu’il côtoie : son indifférence profonde a entraîné la mort de sa femme, épousée par pur intérêt, et le livrera sans doute à une autre femme, elle aussi intéressée et calculatrice. Mais Regina Ullmann ne porte aucun jugement moral, pas plus que dans ses autres nouvelles, et se contente de montrer ici un univers glacé dominé par l’acedia, la sécheresse ou paresse du cœur. C’est cette acédie, contre laquelle se défendent les diverses narratrices, qui va répandre sur tout l’univers de ces récits la profonde tristesse qui en est la marque.
Ce mal n’a certes pas encore atteint les enfants. Ce ne sont d’ailleurs pas n’importe lesquels, mais sans aucun doute les deux petites filles heureuses de Saint-Gall, Regina et sa sœur. Les épisodes relatés ici sont portés par un « nous » indifférencié, et si les êtres et les objets qui peuplent cette enfance sont montrés dans leur objectivité la plus totale, sans aucune distance pourrait-on dire, c’est bien le regard de la femme adulte qu’est devenue Regina Ullmann qui se pose sur eux et les interroge. Ils constituent un monde chatoyant, en partie incompréhensible, que les enfants appréhendent avec une avidité immense et innocente. Mais ce monde aussi est menacé, et la nouvelle qui clôt le recueil, Susanna, montre avec une justesse bouleversante la manière dont la petite fille fait l’expérience de la mort.
On peut alors se poser la question : la marcheuse de la Route de Campagne est-elle cette petite fille qui assiste sans comprendre à ces évènements mystérieux que sont la maladie, la mort, les obsèques d’une autre enfant ? Sans doute n’y a-t-il pas vraiment de réponse. Ou plutôt, il faut la chercher dans l’écriture de ces nouvelles. On est frappé d’emblée par l’originalité du style de Regina Ullmann, un style personnel et peu séduisant de prime abord. Ce qui le caractérise, c’est surtout une absence de couleur, en quelque sorte, la répétition de formules, parfois d’une nouvelle à l’autre, des constructions déroutantes surgissant au détour de phrases brèves, – bref une écriture minimaliste, abstraite (comme une peinture est dite abstraite, parce que la « figuration » en est absente) … Mais en accumulant ainsi du « presque rien », au risque parfois d’une certaine obscurité, le récit prend une force étonnante, troublante même. C’est un univers poétique qui naît à partir de ces descriptions au rythme lent, à la fois laconiques et riches de détails, ces phrases souvent gauches, à la syntaxe parfois déroutante qui inverse les perspectives, où les choses s’animent et se mêlent à la vie des vivants, faisant entrevoir la mystique d’un monde où Dieu est à la fois présent et absent. Il n’y a guère de naïveté dans ces contes ou ces souvenirs d’enfance, et très peu de spontanéité – mais une écriture poétique imprégnée de toute la mélancolie d’une vie vouée à la solitude, qui trouve là son unité profonde.

(Ce texte est la postface à la traduction du recueil de nouvelles publiée en septembre 2017)

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