Vous connaissez Tomas Venclova?

La Baigneuse

Allez savoir s’il y eut une autre vie ou non,
mais sur le quai étroit je suis illuminé
par le halo d’argent des eaux anéanties,
un canot au soc émoussé fend le canal
et depuis les ponts jusqu’aux toitures mouchetées
la ville s’étale comme un fruit éclaté

sur une plaque de verre sale. Les rides
de l’eau douce – ou plutôt du silence – se heurtent
à la coque. L’ombre doit franchir l’anonyme
canevas de la baie. Des loques bleues obliquement
traversent la brique verdâtre. Couleurs plus sombres,
et dans l’œil un Guardi transpercé par les vents.

Calli, campi, campielli. La pierre a noirci
et sous les cieux d’un autre siècle la lagune
a écrit sur de fausses arcades. Clio
égarée contemplait ces murs. Seule menace
pour eux : le limon, les marées, la pesanteur.
Les fondations sans hâte s’immergent dans l’onde,

la ville patauge dans l’air. Jusqu’aux genoux
l’écume tiède née du marbre ou de la mer,
qui sent l’huile de moteur et la pourriture,
et plus haut, presque à la limite du regard,
le lion blanc avec le livre de la Sagesse,
plein de pitié pour les morts et pour les vivants :
c’est lui, seulement lui qui connaît la sentence
à laquelle est soumise la fuite des heures,
et toutes les formes, de l’ange au trilobite,
la coquille au fronton, épineuse, effritée,
et l’île où l’herbe a recouvert les ossements
face à l’aube divine qui ne vient jamais.

Le sirocco déchire les dentelles de pierre,
le masque de la chaleur (sous lui nul visage)
assombrit les coupoles, le cuivre des girouettes,
la cité vogue vers l’abysse originel
où règnent les plus fuyantes des créatures –
barbues et raies, ascidies, frutti di mare.

Plus près du soir, un verre de vin au café.
De l’autre côté de la place, toujours le gouffre
grossier et monochrome, mais sous les paupières
la cathédrale est comme un coffre avec la dot,
des marteaux font trembler la voûte, et dans la paume
une autre paume vainc la douleur et le temps.

* Le titre du poème est en français dans le texte.

Né en 1937 à Klaipeda, Tomas Venclova quitte l’Union Soviétique en 1977 et enseigne aujourd’hui la littérature aux Etats-Unis. Auteur de nombreux essais et traductions (lui-même a été traduit en de nombreuses langues), c’est avant tout un poète lituanien majeur, dont le registre formel étendu permet d’aborder les sujets les divers, depuis la mythologie jusqu’à la condition métaphysique de l’exilé, nullement réductible au passage d’un monde à un autre. Joseph Brodsky auquel Venclova fut lié par une longue amitié, écrivait à son sujet (évoquant quelques-uns des poètes essentiels pour celui qui, comme son pays, s’est formé à la confluence de trois langues et littératures, polonaise, russe et lituanienne): « Il suffit de lire quelques vers de Venclova pour se rendre compte que nous avons affaire à notre contemporain, à un homme bien ancré dans le siècle. Tomas Venclova est un archaïste-novateur au sens où l’entendait Youri Tynianov, il fait partie de ces poètes qui aspirent à exercer une influence sur leur auditoire, étant donné que la poésie ne saurait se réduire, même s’il s’agit là d’une de ses formes possibles, à un acte d’auto-effacement… On ne trouvera pas, dans les vers de Venclova, la moindre trace d’hystérie existentielle, de compassion qui pourrait être suscitée chez le lecteur par un destin prétendument exceptionnel… « Le rapport au monde qui émerge de sa poésie n’est ni accusateur ni miséricordieux ; on pourrait parler d’une attitude stoïque, mais ce n’est pas tout stoïcien qui écrit des vers. Il ne s’agit pas non plus d’une attitude contemplative car le corps de l’auteur est trop puissamment engagé dans le remous de l’histoire. Il serait plus exact de discerner dans ces poèmes un observateur inquiet, une sorte de sismologue ou météorologiste enregistrant des catastrophes atmosphériques et morales, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur de lui-même ».

La traduction du lituanien est d’Henri Abril. Le recueil de Tomas Venclova est à paraître au début de l’automne 2013. En avril 2016 nous publierons  son essai sur Vilnius.

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