Poème de Mai 2021 (Les chats : Lorca)

 

Poème inédit

Méphisto casanier allongé au soleil,
c’est un chat élégant aux allures de lion,
bien élevé et débonnaire, un zeste moqueur.
Un chat très musicien qui goûte Debussy
mais n’aime guère Beethoven.
L’autre nuit il s’est baladé sur les touches du piano,
oh, quelle joie dans son âme ! Debussy
fut un chat philharmonique dans une autre vie,
un génie français qui avait compris la beauté
des accords félins sur le clavier. Des accords
modernes comme une eau trouble surgie de l’ombre,
et que le chat en moi comprend aussi.
Cela irrite le bourgeois : admirable dessein !
La France admire les chats. Verlaine en fut presque un,
laid et catholique à demi, sortant ses griffes et joueur,
miaulant divinement vers une lune invisible,
léché par les mouches et tout brûlé d’alcool.
La France aime les chats comme l’Espagne le torero,
comme les Russes aiment la Nuit et les Chinois le Dragon.

Le chat est inquiétant, venu d’un autre monde,
d’autant plus vénéré qu’il fut déjà un dieu.
L’avez-vous vu nous observer d’un regard somnolent ?
Il semble nous dire que la vie est un enchaînement
de rythmes érotiques. Dans le sexe est la lumière,
dans le sexe est l’étoile et la fleur.
Le chat nous observe, son âme verte fondue aux ombres.
Et nous tous derrière lui apercevons le Malin,
son esprit androgyne de sexes peu à peu fanés,
de langueur féminine et trémolos de mâle,
mélange rare de luxure et d’innocence,
de jeunesse et vieillesse unies par l’amour.
Les chats sont des Philippe II dogmatiques et hautains,
qui haïssent le chien fidèle et le rat trop servile,
qui accueillent les caresses avec dignité
et nous toisent d’un air serein et supérieur.
Maîtres de haute mélancolie, ils pourraient guérir
angoisses et tristesses de la civilisation,
cette antique douleur avivée dans nos âmes
par l’énergie moderne, le tank et l’aéroplane.
D’une graine d’amertume faisant pousser des épis,
les chats sont plus savants que tout semeur.
Il y a en eux quelque chose du hibou et du serpent
et ils avaient des ailes au jour de la création ;
nul doute qu’ils auraient su parler à l’engeance
satanique que saint Antoine vit au fond de sa grotte.
Un chat rendu furieux tient de Schopenhauer.
Horribles petits grincheux à face de sacripant,
ils savent retrouver leurs bonnes manières
pour s’allonger gravement au soleil :
l’homme est méprisable, pensent-ils, la mort
viendra tôt ou tard… Jouissons de la chaleur !

Mon grand chat épiscopal et si beau
s’endort bercé par la funèbre horloge.
Que lui importent les thrènes de l’Ecclésiaste
ou les sages conseils du vieux Salomon ?
Dors, mon chat, comme un dieu indolent,
pendant que je soupire après ce qui s’est envolé.
Dors saintement pendant que je joue du piano,
ce monstre aux dents de neige et de charbon.

Mais toi, ô chat de riche, comble de la paresse,
n’oublie pas qu’il existe aussi des chats vagabonds,
martyrs des gamins les poursuivant à coups de pierres,
et qui meurent comme Socrate
en accordant leur pardon.

(Traduit de l’espagnol par Henri Abril ; le poème figurera dans une. anthologie sur les chats).

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