Poème de novembre 2020 (Khodassevitch)

An Mariechen

À ce comptoir qui donc te laisse ?
Vous vous harmonisez si peu.
Il faudrait là fille plus leste,
Sans ton air pâle et souffreteux.

Une rose énorme s’étale
Entre tes seins jamais baisés,
Mais de modestes fleurs tombales
Plus joliment t’auraient parée.

Car c’est si beau et immuable –
Mourir jeune, avant le péché.
Mais tes parents, inébranlables,
D’un mari voudront te doter.

Et lui, un brave et honnête homme,
Fera ployer sans qu’il y pense,
Ainsi qu’une bête de somme,
Ta brève et fragile existence.

Il vaudrait mieux – mais j’ose à peine
Effleurer ces pensées en moi –
Qu’un misérable te malmène
Un soir sans lune, au coin d’un bois.

Il vaudrait mieux que honte et mort
En un moment vers toi s’élancent,
Que se mêlent dans un accord
Deux souillures, deux putrescences.

An Mariechen

Зачем ты за пивною стойкой?
Пристала ли тебе она?
Здесь нужно быть девицей бойкой, –
Ты нездорова и бледна.

С какой-то розою огромной
У нецелованных грудей, –
А смертный венчик, самый скромный,
Украсил бы тебя милей.

Ведь так прекрасно, так нетленно
Скончаться рано, до греха.
Родители же непременно
Тебе отыщут жениха.

Так называемый хороший,
И вправду – честный человек
Перегрузит тяжелой ношей
Твой слабый, твой короткий век.

Уж лучше бы – я еле смею
Подумать про себя о том –
Попасться бы тебе злодею
В пустынной роще, вечерком.

Уж лучше в несколько мгновений
И стыд узнать, и смерть принять,
И двух истлений, двух растлений
Не разделять, не разлучать.

Traduit par Henri Abril

Selon Nina Berberova “il y a dix noms sans lesquels la poésie russe n’existerait pas”. Khodassevitch est le onzième. Il était le plus jeune de ceux qui ont fait leurs débuts au commencements du XXe siècle et a connu immédiatement splendeur et déclin: par l’âge, il appartenait à la génération qui n’avait pas eu le temps de s’exprimer pleinement avant 1917 et qui, étouffée par Octobre et l’émigration, ne pouvait plus être entendu. Considéré par Nabokov comme l’un des plus grands poètes russes du siècle dernier, il fut ensuite redécouvert par les jeunes poètes des années soixante-dix et définitivement réhabilité uniquement avec la perestroïka.

La préface d’Henri Abril se trouve sur notre site.(www.editions-circe.fr)

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