Poèmes de Février 2022 (Véniamine  Blajenny)

Véniamine  Blajenny : La petite chatte

Nous aimions tous notre petite chatte
car elle habitait le monde des merveilles ;
ce qui était notre univers
n’était pour elle qu’un tapis, un oreiller,
là où il est impossible
de jouer avec la mort.

 

Un rayon de soleil
l’attirait autant que les astrologues,
mais insensible aux théories
elle refusait de se soumettre à lui :
d’abord la chatte, ensuite le rayon,
semblait-elle dire en le frappant
de sa patte capricieuse,
ce que ne fait aucun astrologue,
ni vous ni moi.

 

Si la petite chatte avait su
ne serait-ce qu’un centième
de ce que nous savons,
elle se serait changée en tigre
qui veille sur ses excréments,
mais elle dispersait les siens d’un air innocent
tout en suivant le vol d’une araignée
au bout du fil
et en cherchant sa queue.

 

J’ignore comment elle voyait les hommes,
peut-être étaient-ils un arbre, un nuage, une mer,
bien qu’elle n’eût jamais vu la mer.

 

Quand j’étais assis à table, remuant mes lèvres,
elle voyait ce que j’étais incapable de voir :
les tétons lactescents de l’air, sa friandise.
Quand elle se lavait ensuite, c’était tout un rite,
un perpétuel bain de jouvence.

 

Lorsque la mort vint la surprendre,
ce fut comme pour nous autres :
frappée par l’immensité des étages
et les épines cruelles de l’air,
par le vide hostile,
avec un miaulement plaintif
elle a saisi en un instant le lien
entre ténèbres et lumière,
entre la chaleur et le froid, entre
sa mort et toutes les autres vies.

11 septembre 1964

Traduit par Henri Abril

Non loin de Vitebsk, peu avant le départ définitif de Marc Chagall pour l’Europe, Véniamine Eisenstadt voit le jour en octobre 1921 dans une humble famille juive. Sans doute aurait-il naturellement adopté le yiddish et le hassidisme, fortement implantés dans cette région biélorusse de l’empire russe puis soviétique, mais deux révélations vont tout changer. D’abord celle de la poésie russe contemporaine, grâce à une anthologie apportée de Moscou par un condisciple. Bouleversé par Vladimir Soloviev, Nikolaï Kliouïev, Sergueï Essénine et Vélimir Khlebnikov, il se met bientôt à écrire lui-même des poèmes en russe. Ensuite, il aperçoit un jour sur le mur d’une église détruite le visage douloureux du Christ, au côté duquel il va désormais endurer sa propre souffrance physique, spirituelle et psychique, qui était immense, au point de parler de « cocrucifixion ».

Peu à peu il a accepté et assimilé le pseudonyme de Blajenny, dont le désignaient ses proches et d’autres, un nom à la riche polysémie, depuis le simple d’esprit et le Nigaud des contes russes jusqu’au fol-en-Christ si bien enraciné durant des siècles dans la civilisation russe. Sa poésie singulière est toutefois à cent lieues du réalisme socialiste ambiant et il lui est impossible de publier quoi que ce soit. Bien qu’apprécié dès la fin des années 1940 par des poètes tels que Pasternak, Akhmatova et Tarkovski, il lui faudra attendre la toute fin de la perestroïka, en 1990, pour que paraisse son premier livre. Après l’effondrement de l’URSS et la séparation de la Biélorussie, cloué dans un fauteuil d’invalide durant les quinze dernières années de sa vie, il assiste avec détachement à une lente mais inexorable diffusion de ses poèmes, notamment parmi les jeunes lecteurs russophones, avant de s’éteindre à Minsk en juillet 1999. Des traductions sont parues en biélorusse, ukrainien, polonais, anglais et italien. Victor Chklovski lui avait prédit il y a près d’un demi-siècle :    « Personne aujourd’hui ne vous connaît ; tout le monde un jour vous connaîtra ».

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