Marronniers (III)

Claude Lutz est le fondateur en 1989 et le directeur de la maison d’édition Circé, à Belval dans les Vosges. Il a publié en 1996 la traduction en français Pour une philosophie de la photographie (traduit de l’allemand par Jean Mouchard) , puis trois autres livres de Vilém Flusser : Petite philosophie du design en 2002 (traduit de l’allemand par Claude Maillard), Essais sur la nature et la culture en 2005 (traduit du portugais par Georges Durand), et La Civilisation des médias en 2006 (traduit de l’allemand par Claude Maillard). Cet entretien avec Marc Lenot a été réalisé par courrier électronique fin décembre 2020, et Claude Lutz en a revu le texte final. Les notes sont de Marc Lenot.

Marc Lenot : Comment avez-vous décidé de traduire et de publier Pour une philosophie de la photographie en 1996 ?

Claude Lutz : Philippe Forstmann (l’ancien Directeur Régional des Affaires Culturelles, qui était philosophe et énarque…) m’a parlé de Vilém Flusser; il m’a dit que presque toute l’œuvre restait à traduire et à publier, sans doute informé par l’un des fils de Flusser[1] qui habite au sud de Strasbourg. Je vois encore la scène : je suis attablé à une terrasse avec ma femme, près de la Cathédrale, et il me voit, et s’arrête de marcher pour me parler de Flusser. De but en blanc ! J’avais déjà entendu parler de Flusser par Abraham Moles qui l’avait fait venir pour enseigner à Strasbourg. Mais ça n’avait pas fait beaucoup de bruit : alors que pour ceux qui l’ont entendu enseigner, c’était une expérience remarquable, il avait une certaine aura. Et pourtant, il ne figurait pas sur la liste des profs importants ayant enseigné à Strasbourg qu’avait établi pour rigoler Lucien Braun[2] ; Braun faisait de la photographie, enseignait l’esthétique, dirigeait l’Institut de philosophie, mais m’a dit ne pas savoir qui était Flusser.

Je ne connaissais pas les quatre autres livres de Flusser précédemment publiés en France, mais je connaissais ses livres en allemand, et je savais également qu’une maison d’édition allemande[3] avait pratiquement fait faillite en publiant la quasi-totalité de ses œuvres. J’ai aussi été en contact avec Jacqueline Chambon, qui, six mois avant moi, avait publié Choses et non-choses : je l’ai interrogé pour savoir si elle faisait le texte sur la photographie, mais elle n’en avait pas envie.

Je savais qu’il y avait d’autres éditions que la version allemande du livre, mais la femme de Vilém Flusser m’avait dit qu’il fallait traduire de l’édition allemande : je pense que c’était la plus aboutie, d’ailleurs elle est la dernière en date, et pratiquement toutes les traductions ont été faites à partir d’elle.

ML : Quels choix éditoriaux avez-vous fait pour cette traduction ?

CL : Je n’ai pas voulu la publier avec un texte de présentation. D’abord je n’avais pas le temps, car le festival de photographie d’Arles était cette année-là un hommage à Flusser et il fallait que le livre soit prêt avant l’été ; il est sorti juste à temps. Ceci dit, je n’en ai pratiquement pas vendu à Arles ! Mais c’était aussi parce que j’étais convaincu que je n’aurais pas trouvé de préfacier. Après tout, le livre de Susan Sontag sur la photographie, ou le livre de Roland Barthes n’ont pas de préfacier et ils ne s’en trouvent pas plus mal ! Si Abraham Moles[4] avait encore été de ce monde, j’aurais sans doute pensé à lui. Il y avait entre eux une amitié intellectuelle de plus de 30 ans.

Pour illustrer la couverture, j’avais envie d’une photo de quelqu’un en train de se photographier. J’en ai discuté avec Patrick Bailly-Maître-Grand et nous sommes tombés sur un de ses daguerréotypes[5].

ML : Pourquoi le traducteur a-t-il laissé des mots allemands dans le texte, entre parenthèses après le mot français, sans notes explicatives ?

CL : Je suppose qu’il avait appris cela en cours de traduction d’allemand ! Normalement j’aurais fait une note du traducteur. Vous avez raison.

ML : Pouvez-vous me parler des livres suivants que vous avez édités ?

CL : Par la suite, tous les contrats ont été signés avec Edith Flusser. Elle avait décidé de reprendre ses droits après la faillite de Bollmann. J’avais un accord écrit avec elle. Qui n’a pas été respecté après sa mort. Alors j’ai décidé de m’éloigner.

La traduction de Essais sur la nature et la culture depuis le portugais, c’était une idée de Madame Flusser. Peut-être parce que son mari avait écrit beaucoup de petits essais (de phénoménologie de la vie quotidienne, selon les mots de Moles) qui ressemblent à ceux qui sont au fond Flusser à Berlin et qui restent encore à publier. Je pense qu’elle voulait voir si le livre allait s’écouler. Et il ne s’en est pas vendu beaucoup.

ML : Qu’est-ce qui vous a le plus intéressé chez Vilém Flusser ?

CL : Son  acribie et de sa finesse ; il faut regarder le petit film que Flusser a fait avec Harun Farocki qui est un démontage de la Bild-Zeitung. Il faudrait montrer ce film à tous les étudiants en journalisme.
Je ne suis pas rentré « naïvement » dans l’œuvre de Vilém Flusser…

Parmi les livres de lui que j’ai lus et qui m’intéressent, il y a deux livres étonnants, deux livres d’anthropologie — où l’on découvre Flusser lecteur de Husserl et lecteur de poésie : Bodenlos, un livre sur le statut de l’immigré où il parle de son expérience personnelle, et Die Schrift qui pose la question de l’avenir de l’écriture. Donc, surtout pas de philosophie de la communication, où il s’est beaucoup trompé. Comme bien d’autres ?! Et il y a aussi un livre, Ins Universum der technischen Bilder, qu’on a souvent présenté comme un postscriptum au livre sur la photographie, que je rajouterais à la liste. Il existe aussi, en français, un texte qui tenait à cœur à Edith Flusser : Vampyroteuthis infernalis, qu’il avait écrit avec Louis Bec.

P.S. Deux autres titres mériteraient qu’on s’intéresse à eux : L’Histoire du diable et la Post-Histoire.

P.P. S.: « Alors j’ai décidé de m’éloigner » : c’est cela ! J’ai pas réagi…

[1] Victor Flusser  est compositeur et musicologue, et habite Bischoffsheim dans le Bas-Rhin.

[2] Lucien Braun (1923-2020), historien de la philosophie, président de l’Université Strasbourg II.

[3] Il s’agit de la maison d’édition de Stefan Bollmann.

[4] Abraham Moles est décédé en 1992, moins de six mois après Vilém Flusser. Voir dans ce numéro l’essai d’Anderson Pedroso sur les rapports entre Flusser et Moles.

[5] Il s’agit en fait d’épreuves au chlorobromure d’argent marouflées sur aluminium, qui évoquent l’effet miroir des daguerréotypes, mais n’en sont pas. Patrick Bailly-Maître-Grand est un photographe né en 1945 et vivant à Strasbourg.

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« Il n’y a donc plus de débats, il y a la guerre des appartenances, des identifications, des postures avec son lot de provocations, d’invectives, de rejets mutuels radicaux. Que cette dégradation ait eu lieu, et continue à s’approfondir, il est difficile de le nier : des bateleurs élevés au rang de faiseurs d’opinion émergent sur la dépouille de l’intellectuel. », Yves Charles Zarka (Le Figaro, 22 octobre 2020).

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Delphine Horvilleur : « La laïcité est devenue synonyme d’athéisme. Mais ça ne l’a jamais été ». (Le Figaro, le 22 octobre 2020) D. H. qui a été la rabbine qui officiait  à l’enterrement de Pierre Pachet et de Miguel Abensour.

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Lire : La laïcité de Philippe Raynaud (Gallimard). Il avait écrit un article très méchant (très ? non : juste) sur la Distinction de Bourdieu: « Monsieur Bourdieu vient d’inventer la version distinguée du marxisme vulgaire ». Monsieur Bourdieu n’avait pas du tout apprécié!

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Vous savez ce que c’est Edistat ? Apparement : NON. Apparemment pas, Y. I.. C’est une banque de donnés permettant de savoir à combien d’exemplaires un livre s’est vendu! Alors Kant et Goethe de Simmel publié par Gallimard s’est vendu à combien d’exemplaires? Je préfère me taire. Mais dans les  textes qu’on se refuse à traduire (il y en a même d’excellents !) : il y a ceux qui ne marcheraient pas. Mais qui ne marcheraient pas du tout ! Et il y a l’argument imparable du Simmel-Handbuch (Suhrkamp) pour ceux qui voudraient un argument hautement philosophique.

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R.I.P. Alain Rey. Souvenir d’une matinée, avec sa compagne et lui, au Salon du Livre de Paris (au Grand Palais).

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Il m’est arrivé de refuser un livre écrit contre Jean-Luc Nancy. L’auteur s’appelle: A. M. Il enseigne dans une université parisienne.

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J’espère que les librairies rouvriront…

Dans le Monde, une tribune: « Ouvrir toutes les librairies, comme toutes les bibliothèques, c’est faire le choix de la culture » : aucun signataire de province (si : deux, Claudel et Onfray) ! !

R.I.P. Jean-Pierre Vincent. La Codev-19 et plusieurs AVC ! (plusieurs AVC ?? Comme Nicole Loraux ??). Il avait été au T.N.S. un très grand directeur.

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Trump => Biden & Harris (pour que Harris soit la première présidente noire des Etats-Unis).

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Pascale Hugues, visitant la librairie de Kehl (en face de Strasbourg ; enfin : lisez bien entre les lignes !), dans Le Point : « Les Allemands, explique-t-on dans les maisons d’édition où l’ont dit avoir souffert au final moins qu’on ne le redoutait, se sont tournés vers leurs libraires quand Amazon a décidé de donner la priorité des livraisons aux produits de première nécessité, alimentation, papier toilette, articles d’hygiène. Beaucoup de gens, souligne-t-on chez Rowohlt, la grande maison d’édition basée à Hambourg, ont compris qu’on peut commander un livre chez son libraire, se le faire livrer à domicile ou le récupérer sur le pas de la porte de la librairie le lendemain. Ce qu’ils ignoraient avant la pandémie. Après le confinement, nombreux sont ceux qui sont restés fidèles aux petits libraires. Ils ont découvert la valeur du contact humain, la qualité des conseils et la rapidité du service. Le service de distribution allemand, avec plusieurs grossistes qui effectuent les livraisons d’un jour sur l’autre, a continué de fonctionner. »

Ma femme vient d’acheter ses livres pour les vacances de Noël : elle les aura dans 15 jours.

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Lisez l’article d‘Alexandre Gefen : « De quoi parle la rentrée littéraire ?» dans le dernier numéro d’Esprit.

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Hier soir (le 15 novembre) cérémonie de recueillement (pour la Covid-19), interrelegueuse rassemblant à la Cathédrale française de Berlin, avec l’Archevêque de Berlin, le Pasteur, président de l’Eglise réformée, et les représentants des religions juives et musulmanes, donc  un rabbin et une imam. Ainsi que quelques notables. L’assistance était très clairsemée (vu à la TV!).

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Dans Die Zeit, la France «Absurdistan» dirigée dans une quasi-monarchie macronienne avec son aristocratie d’énarques. Je crois qu’on peut s’habituer au pire ! Je me suis longtemps demandé si Pierre Manent ou Marcel Gauchet critiquant la macronie avaient cela en vue ! Et l’attestation à remplir !  Annika Joeres, la journaliste de Die Zeit, souligne enfin le rôle que peuvent jouer certains hauts fonctionnaires et conseillers de Macron dans la gestion de la crise sanitaire, leur reprochant une «uniformité» dans les mentalités, induite notamment par la fréquentation de l’ENA.

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R.I.P. Nata Minor. Merci de tout cœur !

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Je viens de revenir d’Absudistan : je sors un peu plus qu’au premier confinement du printemps. J’espère qu’il restera quelques médailles que l’Etat saura piquer sur le poitrail des énarques valeureux qui auront inventé les attestations de déplacement ! J’ai droit de sortir mon animal de compagnie une fois par jour ! Il faudra qu’il se retienne ! A moins qu’il pisse dedans !!

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Le président du CNL a changé. Il y a quelques jours l’ex-président a signé une pétition. Pour Noël sans Amazon ? Sans doute ? Régine Hatchondo est la deuxième présidente du CNL. Après Evelyne Pisier (+).  Peut-être le réformera-t-elle autant qu’Evelyne Pisier ? Il en a bien besoin.

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Amazon fait 31% de mon CA ! Comment l’expliquer ?

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Il y a un Georges de La Tour (La fillette au brasier) de toute beauté, qui faisait partie d’une collection privée, à vendre aux enchères chez Lempertz à Cologne. Un Lorrain, des Lorrains,  pour l’acheter ? Une banque? Une entreprise ? Un musée ?

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Conseil aux berlinois : où acheter les Stollen ?! Boulangerie & Patisserie •  Lars Siebert •  Schönfließer Straße 12. En bas du Prenzlauer Berg, vers Pankow : la boulangerie la plus ancienne de Berlin (1906) !

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Slavoj Zizek, la star-philosophe : « La pandémie n’est qu’un test pour la vraie crise  »… !!!?

Quelle vie de chien !

Que nous prépare l’avenir ?

Jan Wagner: sarajewo

der zehnte weiße friedhof
an einem jener hänge
ist ein ensemble
von bienenkästen: sammelt
den honig, fleißige tierchen,
winzige tote.

Adieu !*

(* C’est l’« adieu » de la pette Heidi à ses hôtes de Francfort, tirée de la  courte histoire  intitulée  « Adelaïde, fille des alpages » de Johanna Spyri, l’helvète écrivaine  !!)

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