Gor : Le Blocus (H. Abril)

La main de Rebecca

« Tu mangeras le fruit de tes entrailles,
la chair de tes fils et de tes filles
pendant ce siège et dans cette détresse
où ton ennemi te réduira »
Dt, 28.53

Même si Guennadi Gor n’est pas un inconnu en littérature, on chercherait en vain un poète de ce nom dans les catalogues des librairies et des bibliothèques, dans les anthologies ou les histoires de la poésie russe. Pourtant, il s’agit de l’une des figures les plus singulières — tant par sa destinée que pour ses poèmes nés de la ville assiégée par les troupes allemandes.

Guennadi (Gdalii) Samoïlovitch Gor voit le jour à Verkhnéoudinsk (depuis 1934 Oulan-Oudè, capitale de la république autonome de Bouriatie, en Sibérie orientale), le 15 (aujourd’hui, 28) janvier 1907, et passe la première année de sa vie en prison, où ses parents avaient échoué en tant qu’activistes révolutionnaires. C’est à Bargouzine, chef-lieu de district où se côtoyaient Bouriates, Toungouzes et migrants venus des régions centrales de la Russie européenne, qu’il suit les cours d’un collège privé et que la guerre civile le surprend en 1918. Sans doute ballotté, comme beaucoup, entre Blancs et Rouges durant cette période dont il n’aimait guère parler, Guennadi Gor réapparaît en 1923 à Petrograd pour y entrer bientôt à l’université, faculté de lettres et de culture matérielle. Arrivé avec un cahier de poèmes dans son bissac (« J’étais encore un écolier ; je prononçais le nom de Khlebnikov comme s’il devait m’ouvrir le monde, l’univers : les océans, les siècles et les étoiles enserrés dans ses poèmes », notera-t-il plus tard dans un récit auto-biographique intitulé Le Ralentissement du temps), il abandonne très vite la poésie pour la prose et son premier récit Kolym paraît en 1925 dans une feuille banalement inti-tulée Jeune prolétarien. Il s’est notamment lié avec un groupe d’écrivains débutants, dont les plus connus seront les poètes Boris Kornilov et Olga Bergholtz, qui constituent la section littéraire « Sména » (la Relève) formellement rattachée au RAPP, l’Association des écrivains prolétariens de Russie. « Les membres de Sména menaient une vie littéraire authentique, non apprêtée ; nous écrivions, discutions, peu concernés par la scolastique du RAPP… Nous lisions et relisions Proust, Giraudoux, Dos Passos et même Joyce ». Tout en étant élu délégué au premier congrès des écrivains prolétariens en 1928, les intérêts artistiques de Gor le portèrent à fréquenter dès la seconde moitié des années vingt — sans jamais y adhérer — deux autres groupes qui souhaitaient rester en marge de la culture soviétique officielle, du réalisme ambiant. D’un côté, les membres de l’Obériou (Association de l’art réel) tels Daniil Harms, Alexandre Vvedenski, Nikolaï Zabolotski, ainsi que le peintre Pavel Filonov qui leur était proche ; de l’autre, les Frères Sérapion, en particulier Nikolaï Tikhonov, Mikhaïl Zochtchenko et Veniamin Kavérine — dont la prose à la fois fantastique et expérimentale le marquera de son influence —, mais aussi Léonide Dobytchine et Konstantin Vaguinov.

Alors que les Obériou aspiraient à rendre au mot son « libre arbitre » dans un monde réifié dont il fallait démonter la logique apparente et fallacieuse, les poncifs idéologiques, psychologiques ou esthétiques, les Frères Sérapion, moins radicaux dans leur recherche formelle, tendaient également à rejeter le réalisme idéologisé, de plus en plus imposé par le rouleau compresseur de l’Etat-parti, afin que « l’art puisse rivaliser pleinement avec la nature au lieu d’en être une copie vide de sens ». Il existait en fait de nombreuses passerelles entre les deux groupes, au point que Daniil Harms avait inclus Tikhonov et Kavérine, ainsi que Dobytchine, Tynianov et Chklovski, dans le recueil collectif des Obérioutes La Baignoire d’Archimède (1929), qui ne vit jamais le jour. Le déno-minateur commun de ces écrivains, leur nom de ralliement fut sans conteste Nicolas Gogol, ainsi que Gor le rappelle : « Il était notre délire, nous le relisions sans cesse, surtout son génial récit Le Nez, nous étions fascinés par l’éternelle nouveauté de sa pensée associative ; avec ses mots — gestes et couleurs — il pénétrait l’essence des choses, des hommes et des phénomènes, reliait les fragments du monde. Notre époque était amoureuse de Gogol, de son verbe animé comme un souffle vivant. Son esprit renaissait dans la prose de Boulgakov, Zochtchenko et Babel, dans la peinture de Tyschler et Chagall, dans la poésie de Zabolotski, dans la musique du premier Chostakovitch… »

Parallèlement, Guennadi Gor continuait de suivre les cours à l’université de Léningrad, où il avait été nommé rédacteur du journal des étudiants, tout en assistant aux conférences des grands théoriciens de la littérature Eichenbaum, Chklovski et Tynianov à l’Institut de l’histoire des arts. Le journal en question allait d’ailleurs lui être fatal puisque, selon certains témoignages, Gor aurait été exclu de l’université, peu avant la fin des études, pour y avoir publié des extraits de sa nouvelle La Vache (autre version : il en avait fait lecture à une soirée littéraire). A la manière d’une fable ou d’un conte, avec les couleurs de ces peintres naïfs qu’il affectionnait et un zeste d’expressionnisme hérité des Frères Sérapion, Gor s’emploie d’un point de vue « sympathisant », comme il le dira lui-même, à narrer en une suite de tableaux la création d’un kolkhoze lors de la collectivisation décidée par Staline. Le contraste était toutefois tel entre cette forme rien moins que réaliste, presque parodique et le regard bienveillant de l’auteur qu’il en naissait d’emblée une ambiguïté intolérable pour les adeptes du réalisme socia-liste, appelé à corriger le monde dans l’optique de l’« homme nouveau ». Ce long récit, que d’aucuns tiennent pour le meilleur de Guennadi Gor, n’a été publié qu’en octobre 2000 dans la revue Zvezda*. Dès lors, l’écrivain ne cessera pratiquement pas, jusqu’à la guerre, d’être taxé de formalisme, étant surtout persécuté par un certain G. Mounblit, critique « marxiste » influent de Léningrad qui ne ratait pas une occasion de lui reprocher ses « fioritures et biaisements syllogistiques ». A peine Gor a-t-il réussi en 1931 à insérer un récit, La faculté des originaux, dans un recueil collectif que la censure ordonne de retirer tous les exemplaires de la vente (la mention du nom de Trotski n’y aurait pas non plus été pour rien). En 1933, après la parution du livre La Peinture, nouvelle attaque de Mounblit : « Les récits sont en apparence “originaux” mais il s’agit en fait d’une manière sibylline et alambiquée de proférer des choses banales, d’une forme qui n’est en rien justifiée par l’objet de la narration et ne mène nulle part… » Etait-ce pour rentrer en grâce que Guennadi Gor avait inclus dans ce livre le récit Intrusion de la peinture, une satire à peine dissimulée des Obérioutes, en particulier de Daniil Harms dépeint sous les traits du bibliothécaire Kapline qui écrit des poèmes infantilement absurdes ? Peine perdue car, une fois encore, l’ambiguïté était au rendez-vous, la forme finissant par absorber le narrateur au point de le rendre lui-même identifiable à son sujet.

Les nuées s’accumulaient au-dessus de Gor en cette époque où, à la veille du congrès fondateur de l’Union des écrivains soviétiques, la répression envers les poètes et les prosateurs commençait à passer des paroles aux actes (Harms fut par exemple arrêté puis relégué quelques mois à Koursk en 1931-1932, Zamiatine choisit l’exil en 1932), aussi ses amis lui conseillèrent-ils de quitter Léningrad et de se faire oublier, tout en changeant si possible de « style ». Il gagne alors la Sibérie orientale, sa région natale, et se rend jusque chez les Nivkhs (Guiliaks) de Sakhaline. Tout en s’adonnant à l’étude du folklore et de la culture des autochtones sibériens, l’écrivain se découvre un nouvel héros : un jeune Guiliak confronté à la civi-lisation soviétique, « conçu comme la rencontre de deux étonnements — celui de l’homme grandi dans les conditions d’une vie patriarcale face à une culture inconnue, et celui de l’homme cultivé face à la fraîcheur de perception et de pensée chez quelqu’un pénétrant pour la première fois dans l’univers moderne ». A l’instar de Tamara Khmelnitskaya, dont nous avons cité les propos, le roman de Gor Langero (1938) fut globalement bien accueilli par la critique, mais c’était au prix de distorsions de la vérité historique et du renoncement à la prose expérimentale de sa première période. De retour à Léningrad, il entre à l’Institut d’étude des peuples et ethnies du Nord. Mais Mounblit restait à l’affût : en 1939 il attaque la nouvelle de Gor Emporte-moi, rivière, qui avait ce même Guiliak pour personnage principal, et obtient qu’elle soit retirée de toutes les bibliothèques. Le prétexte en était aussi la mention du chef communiste allemand Ernst Thälmann, une « erreur politique » après la signature du pacte Molotov-Ribbentrop, et une allusion faite aux détenus travaillant à la construction du « Canal » : les zeks forçats n’avaient évidemment pas droit de cité.

Dès le début de l’invasion nazie, Guennadi Gor s’engage comme volontaire dans les milices populaires chargées de défendre les approches de la ville. L’excellent chasseur qu’il était depuis son enfance lui a fait préférer une carabine japonaise au fusil réglementaire, ce qui lui vaudra d’être soumis à un interrogatoire serré lorsque, à la fin de l’été 1941, il sera rentré en ville après avoir difficilement échappé avec ses hommes à l’encerclement allemand. Durant le premier hiver du siège, le plus terrible, il commence à sa propre surprise à écrire des poèmes. En été 1942, gravement atteint de dystrophie alimentaire, il est évacué à Perm, au pied de l’Oural, avec d’autres écrivains et artistes de Léningrad. Quelques poèmes viennent en 1944 compléter ceux de 1942, puis Guennadi scelle son cahier qu’il gardera soigneusement caché jusqu’à la fin de sa vie. Il revient à la prose, d’abord des souvenirs sur le blocus (La Maison de la Mokhova), puis une série de livres sur les peintres russes du dix-neuvième (Fédotov, Pérov, Sourikov) dans un style strictement « académique ». Profondément déprimé, sur le point d’abandonner la littérature, il découvre alors la science-fiction qui va lui permettre d’aspirer une dernière « bouffée d’air libre » : durant les années 1960, généralement considérées comme l’âge d’or de la SF soviétique, il publie une série de ré-cits, nouvelles et romans où l’utopie fantastique se mêle à la réflexion philosophique et qui, aujourd’hui encore, maintiennent sa popularité auprès de nombreux lecteurs russes et étrangers : L’insupportable Interlocuteur, Le Papou d’argile, Koumbi, Le Sculpteur, La forêt géométrique, etc. Guennadi Gor meurt à Léningrad le 6 janvier 1981, à l’hôpital des maladies psychiques et nerveuses.

Peu de temps après, sa fille Lydia remit à Sémion Laskine, un ami de la famille, médecin et écrivain débutant, une copie dactylographiée des poèmes que Guennadi Gor n’avait jamais montrés à personne de son vivant. Fit-elle don d’autres copies, complètes ou partielles ? On peut le supposer puisque dès 1984 Léonide Rakhmanov, qui avait lié amitié avec Gor au sein du groupe Sména dans les années vingt, inséra quatre de ces poèmes dans ses souvenirs, tout comme Laskine va en glisser plusieurs dans son roman Otage de l’éternité (1991), en les prêtant à un personnage nommé Faustov… Sans doute l’écrivain Daniil Granine en reçut-il également une copie : « J’ai retrouvé récemment dans mes papiers une liasse de poèmes datés de 1942, qu’un de ses proches m’avait, semble-t-il, remis en souvenir de lui. Une centaine de poésies souvent inintelligibles, souvent absurdes à mes yeux, peut-être codées. » Il faut attendre 2002 pour que, dans le n° 5 de la revue littéraire Zvezda, 23 des poésies du cahier soient publiées avec une brève présentation d’Alexandre Laskine, lequel se souvient des fréquentes visites chez Guennadi Gor, aux côtés de son père Sémion Laskine : « En dépit de mon âge scolaire, j’avais déjà rencontré quelques écrivains. Guennadi Samoïlovitch ne ressemblait à aucun d’entre eux. L’abondance de livres et de tableaux dans son appartement, rue Lénine, n’empêchait pas qu’on s’y sente étonnamment à l’aise. J’avalais mon repas dans l’immédiat voisinage des toiles de Pétrov-Vodkine et Konstantin Pankov, ce qui me semblait le plus naturel du monde. De même que son logis débordait de livres, les conversations à sa table débordaient de citations les plus diverses. Pendant les entrées Gor trouvait le moyen de parler de Bergson, pendant la soupe il s’agissait de Berdiaeff et le plat de résistance s’accompagnait de Frank ».

Cette publication fut suivie du silence le plus total — pas une seule réaction chez les critiques et les poètes russes d’aujourd’hui. Nul n’est prophète en son pays ? C’est donc à Peter Urban, remarquable traducteur de la littérature russe en allemand, qu’il échut de faire paraître en 2007 une édition bilingue des poèmes de Guennadi Gor, qui reste la seule disponible pour le texte russe *. Etablie d’après une copie dactylographiée qui se trouve dans les archives de la famille Gor, c’est elle que nous avons suivie, avec de légères corrections d’orthographe et de ponctuation qui, pour l’essentiel, semble avoir été celle de l’auteur. Nous avons également repris le titre attribué par Urban, étant donné que l’original n’en portait aucun.

Pourquoi cette éruption, cette « illumination poétique » soudaine chez quelqu’un qui, avant la guerre et mis à part les poésies d’enfance, banales à cet âge, n’avait pas écrit un seul poème — et qui n’en écrira plus un seul par la suite ? Pourquoi aussi cette résistance à l’admettre non seulement dans la cour des grands, mais tout simplement dans la poésie russe ? Deux questions qui se posent de prime abord et qui ont manifestement une même réponse : le blocus de Léningrad. Sans entrer dans le labyrinthe de l’inconscient qui pourrait nous conduire aux sources de la création poétique — vaste domaine non élucidé —, il semble probable que pour que surgisse le « germe lumineux » dont parle René Daumal, il y fallait des circonstances exceptionnelles.

Si le siège de Léningrad n’a pas duré autant que celui de Troie, il n’en est pas moins un des plus longs de l’histoire, et le plus meurtrier. Les troupes allemandes commandées par le feld-maréchal von Leeb — plus de 700 000 hommes, 1500 chars, 13 000 canons, 760 avions — étaient arrivées aux portes de la ville et l’avaient encerclée dès le 8 septembre 1941 ; l’étau ne sera desserré que le 27 janvier 1944. En 29 mois, presque 900 jours de blocus, plus de 1200 000 de personnes, sur les 2,5 millions que comptait la ville, furent décimées par les bombardements quotidiens, les tirs d’artillerie, le froid et surtout la faim, responsable de plus de 80 % du nombre des décès. L’hécatombe fut particulièrement dantesque pendant le premier hiver, celui de 1941-1942, un des plus froids du siècle, le thermomètre descendant régulièrement jusqu’à 30-40° au-dessous de zéro. La famine faucha plus de 600 000 habitants entre novembre 1941 et avril 1942 ; en janvier et février il y eut jusqu’à 15 000 morts par jour. « La faim se terrait à l’intérieur de vous. Elle vous transperçait de part en part. Le corps produisait trop peu de chaleur. L’esprit était le dernier à mourir. Lorsque les bras et les jambes avaient refusé de servir, lorsque les doigts ne pouvaient déjà plus boutonner votre manteau, lorsque l’on n’avait plus la force de mettre le cache-nez devant sa bouche, lorsqu’un cercle de peau sombre avait commencé à se former autour de cette dernière, lorsque le visage ressemblait à une tête de mort et son rictus de dents — le cerveau poursuivait son travail. Les gens écrivaient des journaux intimes et croyaient qu’ils arriveraient à vivre un jour de plus, encore un jour… », se souvenait Dmitri Likhatchev, le grand médiéviste russe qui serait un des phares de l’intelligentsia dans l’Union Soviétique finissante.

L’incurie, le manque de prévision, la grande désorganisation et même la panique des autorités à la veille du siège et dans les premiers mois ont certainement contribué à accentuer le désastre, mais on ne saurait oublier que l’intention de Hitler, clairement exprimée dès septembre 1940 dans la directive 21 « Opération Barbarossa », était bel et bien de réduire à néant le « berceau de la révolution judéo-bolchevique ». En septembre 1941, une directive de l’état-major allemand précise que « l’existence de cette grande localité n’offrira plus le moindre intérêt après la défaite de la Russie soviétique ». Peter Urban est sans doute fondé à parler d’un génocide (Völkermord) délibéré de la part des dirigeants nazis et de la Wehrmacht. Et Léningrad a pleinement mérité de figurer parmi les trois villes qui, à elles seules, continueront d’incarner la plus sanglante et horrible des guerres dans l’histoire de l’humanité.

Toutefois, contrairement à Stalingrad et Hiroshima, le siège apocalyptique semble pâlir dans la mémoire. S’il est à la rigueur possible de concevoir qu’aux yeux des Allemands, comme le rappelle encore Urban, cet « épisode » soit resté périphérique dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, il est tout à fait incroyable, effarant de voir combien l’on s’est efforcé en Union Soviétique même de minimiser, élimer et défigurer le blocus de Léningrad. Dès 1944, et dans les années d’après-guerre, nombre de documents, photos et bobines de film vont être détruits, tandis que la répression s’abat en masse sur les témoins du siège. Il n’était pas question d’évoquer les actes de maraudage et de cannibalisme, les victimes du NKVD*, les amoncellements de cadavres dans les rues et les caves, les squelettes errants et hallucinés. Au procès de Nuremberg, l’URSS ne va déclarer que 600 000 morts environ*. L’Affaire de Léningrad qui fut officiellement déclenchée en 1948, orchestrée par Béria et Malenkov, et durera en fait jusqu’à la mort du tyran au début de 1953 — et qui était la dernière déferlante des purges qui, en vertu du « syndrome de Léningrad » attribué non sans raison à Staline, avaient successivement submergé la ville depuis la fin des années vingt —, aboutit à l’exécution de la majorité des dirigeants communistes qui avaient présidé aux destinées de Léningrad pendant le siège, tout en envoyant au goulag des milliers de survivants. Le Musée de la Défense et du Siège de Léningrad, créé dès le lendemain de la guerre, fut fermé, ses responsables condamnés, ses objets et documents détruits ou dispersés. Avec Khrouchtchev, Léningrad accède durablement au rang de Ville-Héros, mais le « bémol officiel » est toujours sensible, ainsi que le notait Olga Bergholtz, à qui il avait été d’ailleurs « conseillé » de ne pas trop insister sur les « aspects négatifs » ni sur les centaines de milliers de victimes de la faim. Lorsque les écrivains Daniil Granine et Alès Adamovitch parviennent enfin à publier, en 1982, leur monumental Livre du Blocus (Blokadnaïa kniga) recueillant d’innombrables témoignages des survivants, la censure y supprime plus d’une soixantaine de passages et d’épisodes, essentiellement ceux relatifs au cannibalisme et aux répressions du NKVD à l’encontre des témoins du siège. Si ce deuxième aspect a été plus ou moins mis en lumière depuis l’époque de la perestroïka, le premier demeure un problème douloureux, difficile à aborder au sein de la société russe. Les propos de Granine lui-même, sa réponse à un journaliste vingt années après, sont à cet égard éclairants : « Avions-nous le droit de révéler les faits de cet ordre ? En avions-nous moralement le droit et n’allions-nous pas nous ériger en juges de ceux qui y avaient été acculés par une souffrance, un désespoir extrêmes, difficilement imaginables aujourd’hui ? Dans la sélection des témoignages, nous nous débattions avec des considérations strictement morales. La censure vint simplifier notre problème et mettre fin à nos tourments en effaçant toute allusion au cannibalisme dans les récits des gens. » Deux ou trois témoignages, parmi les plus « anodins », ont été rétablis dans l’édition de 2005, par exemple :

« Une femme (celle qui nous le raconte) va dans le couloir de l’appartement communautaire et y tombe sur une fillette de trois ans assise sur le sol. “Elle était semblable à une petite vieille”. La femme lui demande :

– Ninotchka, où est passée Galia ?

– Galia on l’a mangée.

– Comment ça mangée ?

– On l’a mangée… là-bas.

La femme entre dans une chambre glaciale, elle y voit la mère au regard dément et tout contre le mur, le cadavre congelé de sa fille aînée. Elle avait vraiment voulu sauver la vie de son bébé. Elle-même mourut peu de temps après ».

Dans la première étude sérieuse sur le sujet, limitée à un tirage confidentiel de 300 exemplaires, Nikolaï Lomaguine cite d’autres cas d’anthropophagie sèchement consignés dans les archives du NKVD (« La citoyenne T., 33 ans, invalide de 2  classe, a tué à la hache sa mère de 55 ans et s’est nourrie de son cadavre… La citoyenne J., 40 ans, nettoyeuse à l’hôpital, a étranglé une fillette nommée Solovieva, 9 ans, puis l’a découpée en morceaux pour se nourrir… F., 38 ans, ouvrier de l’usine Aube Rouge, et la citoyenne F., 22 ans, ouvrière de la fabrique Fil Rouge, ont tué leur voisine Y. et l’ont découpée pour s’en nourrir… La citoyenne P., 69 ans, a tué avec un couteau sa petite-fille et a nourri de sa chair la mère et le frère de la victime… »)* et tente d’établir des statistiques à partir de ces archives. Les premiers cas pourraient avoir été enregistrés en décembre 1941, 43 personnes furent alors exécutées pour cannibalisme ; leur nombre s’élève à 662 en février 1942 et retombe à 53 dès le mois de mai, les dernières exécutions datant de janvier 1943. Il est toutefois difficile, étant donné la destruction massive de documents dès 1944, de prendre toute la mesure du phénomène durant le siège, mais le fait que le NKVD eut créé un détachement spécial de lutte contre le cannibalisme montre qu’il ne s’agissait vraisemblablement pas de « cas isolés ».

Certes, la famine des régions de la Volga en 1921 et la grande famine provoquée au début des années 1930 en Ukraine, dans la Russie méridionale et au Kazakhstan par la collectivisation forcée de la paysannerie et la dé-koulakisation s’accompagnèrent également de nombreux actes d’anthropophagie, mais si ceux-ci sont aujourd’hui plus ou moins admis par l’historiographie, il en va autrement du siège de Léningrad. Au-delà de l’idéologie officielle, tant soviétique que « poutinienne », qui re-doute d’écorner le dernier mythe fondateur de la Russie, celui de la Grande guerre Patriotique de 1941-1945 — dont la résistance authentiquement héroïque des Léningradois — par une révélation trop crue des « aspects négatifs », il y a tout au fond de la conscience intime et nationale, voire religieuse des Russes (un hiérarque de l’Eglise orthodoxe n’affirmait-il pas récemment que « par le passé, contrairement aux autres peuples civilisés, la Russie n’avait jamais connu le cannibalisme » ?) un noyau dur qui résiste à aborder de front ce phénomène-là, cette facette ténébreuse du siège de Léningrad. Semblable réticence explique aussi selon moi, en partie, le quasi-silence ayant accueilli le livre de poèmes de Guennadi Gor, la « main de Rebecca ». A cela s’ajoutent des raisons d’ordre esthétique.

Dmitri Likhatchev fit observer à plusieurs reprises le peu de goût qu’il avait pour la « poésie du blocus », qu’il jugeait à la fois trop emphatique et « édulcorée », ayant en vue le Méridien de Poulkovo de Véra Inber mais aussi la masse de poésies écrites durant le siège, aujourd’hui réunies dans des anthologies volumineuses tant sur le papier que sur la Toile. Seule exception notable : Natalia Krandievskaïa, poétesse encore méconnue et ex-femme de l’écrivain Alexis Tolstoï, dont les poèmes écrits pendant le siège ne furent d’ailleurs publiés qu’un demi-siècle plus tard. Si à ma porte dans le noir / Je bute sur un cadavre / Comment pourrais-je avoir peur ? / Il faut juste me baisser / Et croiser ses mains sur la poitrine… Difficile d’enterrer / Et si facile de mourir… Quant à Olga Bergholtz, en dépit du pathos socio-patriotique qui l’accompagne trop souvent, elle s’est indéniablement acquise une place à part avec sa voix, presque quotidienne à la radio pendant le siège, qui personnifie à tout jamais le courage des Léningradois et des défenseurs de la ville, — d’autant plus méritoire que son mari, le poète Boris Kornilov, fut fusillé en 1938, et qu’elle-même, jetée en prison à la veille de la guerre, avait été avortée à coups de bottes par ses tortionnaires. Du reste, ne nous a-t-elle pas prévenus dans un poème liminaire : Non, ce n’est pas dans nos livres / Aussi pauvres qu’une besace / Que vous pourrez comprendre / Combien ce fut difficile / Et impossible pour nous de vivre.

Face à tous les vers coulés dans le même moule conceptuel, métaphorique et prosodique du « classicisme » soviétique, le livre de Guennadi Gor se dresse aujourd’hui comme un soleil noir, comme un « miraculeux rescapé », pour reprendre l’expression de Peter Urban. Ce ne sont pas à proprement parler des poèmes sur le blocus mais ceux d’un homme qui le vécut dans sa chair et dans son esprit, jusqu’aux limites de l’horreur et de l’épouvante, du dicible, et qui, par la poésie, va s’efforcer d’y échapper, de survivre à la faim et à la folie toute proche, à la mort elle-même qui se résorbe dans le rêve pareil aux fleuves purificateurs de son enfance. « Je crois que la poésie perd son essence quand elle tente d’énoncer avec suffisance ce qu’en réalité elle ignore », écrira plus tard Guennadi Gor. Poétiquement vierge au début du siège, il va pouvoir échapper au dit « classicisme » en puisant à son gré, sans la moindre contrainte idéologique, esthétique ou morale, dans ce que la poésie russe avait donné de meilleur avant lui. Peter Urban suggère dans sa postface que Guennadi Gor pourrait bien être le « dernier Obérioute » et que l’histoire de ce mouvement pourrait ainsi se prolonger après la disparition de Harms et Vvedenski. Cependant, en dehors du fait que la majeure partie des poèmes de Gor furent écrits en 1942, l’année même de la mort de Daniil Harms*, l’absurde obéroutien n’est qu’une de leurs nombreuses sources et ruisseaux. Oleg Youriev montre avec pertinence que cela va du folklore russe et des comptines à Constantin Sloutchevski, de Vélémir Khlebnikov au Nikolaï Zabolotski déjà post-obérioutien (« En écoutant Zabolotski, je comprenais qu’il existe entre les mots et les choses une relation plus durable et mystérieuse que l’automatisme du quotidien ; chez lui, le mot pénétrait l’objet pour devenir lui-même pomme ou cheval, fille ou jardin, c’était un monde neuf et élémentaire qui naissait de ses poèmes… La poésie de Zabolotski possédait la propriété einsteinienne de ralentir le temps») et à Ossip Mandelstam (L’air de l’été est une pomme pleine / Chaque soupir une journée, chaque pas un millénaire / Je vis dans un monde très lent et curieux / Et un cheval, tel le Titien, me dessine avec ses fers…), sans oublier évidemment Oleïnikov et Harms, auquel Guennadi Gor emprunte non seulement des procédés poétiques mais aussi des thèmes ou personnages (La petite vieille, Gogol/Pouchkine, la nounou, le tram). Confronté à l’atrocité biblique du cannibalisme, il la transcende en se faisant lui-même un dévoreur de poètes. Mais il y a plus. Certes, la poésie est anthropophage par définition, étant, de tous les arts, le seul qui se nourrisse de l’essence même de l’homme : le verbe fait chair ; chez Gor, cependant, elle atteint à une adéquation presque parfaite avec le monde réel, objectif, à la coïncidence ontologique du signifié et du signifiant. C’est notamment ce qui le différencie de la poésie délibérément « impersonnelle » des Obérioutes, comme le souligne Oleg Youriev. Ce dernier est l’auteur de l’unique article qui, jusqu’ici, ait été consacré aux poèmes de Guennadi Gor en Russie (Novoie literatournoïe obozrenie, n° 89, 2008). « Ce qui fait avant tout l’unité de ton et de style du livre de Gor, c’est une présence personnelle et humaine omnipénétrante… Il ne lui était nullement nécessaire de consigner les détails concrets du siège car il était tout entier en position de vase communicant ; plus il approche la réalité, plus ses vers ont la logique et la vitesse du songe, comme le montre très bien son poème sur le ragoût de chat… Particulièrement significatives et cruciales sont les poésies liées au thème du cannibalisme qui s’articulent à la frontière de deux mondes parallèles, celui de l’effroi métaphorique et du réel littéralement trivial. La rencontre exceptionnelle de ces deux mondes suffit à assurer l’immortalité aux poèmes de Gor. »

Nul doute que l’avenir finira par donner raison à Peter Urban et Oleg Youriev, en plaçant Blocus parmi les livres les plus déroutants, les plus poignants de la poésie russe du XXe siècle.

                                                                                                              Henri Abril

(Postface à la publication du Blocus chez Circé.)

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.