Hazlitt : Sur le goût & le dégoût

Figure à part dans le romantisme anglais, William Hazlitt (1778-1830) s’éveille à l’heure des grandes espérances suscitées par la Révolution Française, et reste fidèle aux idées de sa jeunesse dans un monde qu’il voit souillé par la trahison et les compromissions. « Jacobin » impénitent, admirateur de Bonaparte dans l’Angleterre d’après Waterloo, idéaliste amer et amoureux déçu, ses talents de styliste lui valent une place à lui dans les revues de l’après-guerre, où il exerce une sorte de magistère solitaire et subversif. Traversant les domaines les plus variés, du commentaire de l’actualité à la philosophie morale, de l’étude de la société à la critique littéraire et artistique, Hazlitt est l’un des grands essayistes de la tradition anglaise. Ce misanthrope est un polémiste incendiaire, qui ne cesse de brocarder le conformisme et la lâcheté de ses contemporains, et oppose à la complaisance bourgeoise – qu’elle soit conservatrice ou progressiste – d’infinies illustrations du mal radical qu’il perçoit comme inséparable de la nature humaine. Mais ce Saturne est aussi un Mercure. Sa politique du pire a pour complément une certaine idée de l’authenticité : celle des passions, du souvenir, de la pensée et du génie. Rejetant à la fois le rationalisme utilitariste et la religiosité de certains romantiques, il est l’apologiste du chatoiement de l’expérience vécue et de la fougue, dans la vie comme dans l’art. Son écriture,  tour à tour proliférante et lapidaire, savante et cinglante, intime et analytique, est à l’image d’une pensée mouvante et irréductiblement singulière, l’une des premières sans doute à faire l’anatomie détaillée de la culture et de la société modernes, à scruter l’esprit des temps pour mieux en dénoncer l’appauvrissementet les impasses.

Traduction et préface de Laurent Folliot.

ISBN : 978-2-84242-204-2

PRIX : 18

 

DU PROFOND ET DU SUPERFICIEL [1]

 

Je voudrais que cet essai fût en quelque sorte une étude du sens de plusieurs mots, qui à divers moments m’ont passablement dérouté. Parmi ceux-ci se trouvent les mots méchant, fauxet vrai, appliqués au sentiment ; et plus récemment, profondeur et superficialité. Il pourrait être amusant pour le lecteur de voir comment j’élabore mes conclusions sous terre, avant de les projeter à la surface.

Un grand penseur, qui n’en est pas moins inutile, me demanda une fois si j’avais jamais connu un enfant dont la disposition fût naturellement mauvaise ; et je répondis que « oui, il y en avait un dans la maison où je logeais, qui criait du matin jusqu’au soir, par malveillance ». Je fus moqué pour cette réponse, mais je ne m’en repens point. Il me semblait que cet enfant prenait plaisir à se tourmenter lui-même ainsi qu’autrui ; que la joie de tyranniser les autres et de les soumettre à ses caprices le dédommageait pleinement des châtiments que cela lui valait, que les hurlements qu’il poussait apaisaient son esprit maussade et turbulent, et qu’il prenait bel et bien plaisir à sa douleur, à cause du sentiment de pouvoir qui l’accompagnait. His principiis nascuntur tyranni, his carnifex animus[2]. On crut que j’exagérais et que je surestimais les symptômes du mal, que je faisais un épouvantail d’une humeur puérile ; mais par ce qu’on appelle communément méchanceté, je n’entends précisément rien d’autre que cette perversion de la volonté, ce goût des mauvaises actions pour elles-mêmes, qui se manifeste constamment (bien que par des peccadilles, et sur une échelle ridiculement réduite) dans la petite enfance. On m’a souvent accusé d’extravagance, parce que je ne considérais les choses que dans leurs principes abstraits, avec passion et mauvaise humeur – parce que je m’enflammais à propos de ce qui ne me regardait en rien. Si l’on souhaite me voir tout à fait calme, on n’a qu’à me flouer dans une transaction, ou me marcher sur les pieds ; mais une vérité que l’on rejette, un sophisme qu’on réitère, voilà qui me démonte complètement, et que je ne puis tolérer. Je ne suis pas un brave hommedans l’acception ordinaire du mot : c’est-à-dire que maintes choses m’irritent, outre celles qui mettent en péril mon confort et mon intérêt. Je hais le mensonge ; une injustice me touche au plus vif, bien seul le récit m’en parvienne. Je me suis donc fait de nombreux ennemis, et peu d’amis ; car le public ne sait rien de ceux qui lui veulent du bien, et tient à l’œil ceux qui voudraient le réformer. Coleridge avait coutume de se plaindre de mon irascibilité à ce sujet, et non sans raison. Plût au ciel qu’il eût possédé un peu de ma jalousie et de ma ténacité ; car alors, avec son éloquence à dépeindre le mal, et sa promptitude à le déceler, son pays et la cause de la liberté n’eussent point succombé sans combattre ! Les phrénologistes m’attribuent un organe de la mémoire locale, faculté dont je ne possède nulle trace, quoiqu’ils puissent prétendre que mes allusions fréquentes à des conversations vieilles de plusieurs années prouvent le contraire. Je passai une fois toute une soirée en compagnie du Dr Spurzheim, et je ne m’en rappelle absolument rien, sinon que le Docteur dansa la valse avant que nous ne prissions congé l’un de l’autre ! Il est une seule faculté que je possède réellement : c’est un certain intérêt morbide que je porte aux choses, et qui par une sorte d’analogie nerveuse fait que je me rappelle ou que j’anticipe tout ce qui leur est relatif ; et nos vendeurs d’orviétans n’ont point d’organe spécifique pour cela, de sorte que je me retrouve bel et bien hors de leur système. Quoi d’étonnant si je leur cherche querelle ? Voir des enfants tuer des mouches par jeu est plus que je n’en puis supporter ; car c’est le même principe qui dicte les actes de cruauté les plus délibérés et les plus éhontés qu’ils pourront plus tard infliger à leurs semblables. Et pourtant je laisse les papillons se consumer à la flamme de la chandelle, car cela me met en rage ; et je dis qu’il est vain d’empêcher les sots de courir à leur perte. L’auteur de la « Ballade du Vieux Marin » (qui là-dessus voit plus clair que la plupart) ne pouvait concevoir que j’accusasse de méchanceté un enfant encore incapable de parler, pour la seule raison qu’il enflait et contractait un peu les poumons. Si l’enfant avait été souffrant ou fiévreux, je n’eusse rien dit ; mais il ne criait que pour épancher sa passion et alarmer la maisonnée, et dans ses braillements et ses gestes frénétiques je voyais ce grand poupon, le monde, trébucher dans ses langes, et se tourmenter lui-même ainsi que les autres depuis six mille ans ! Il est vain de plaider l’ignorance, la sottise, la rudesse ou l’égoïsme : c’est l’amour pur et simple de la souffrance et des mauvaises actions, pour l’intérêt qu’elles excitent et pour le champ qu’elles ouvrent à une volonté déréglée, qui sont la racine de tous les maux, et le péché originel de la nature humaine. Il y a dans l’esprit un amour du pouvoir qui est indépendant de l’amour du bien ; et cet amour du pouvoir, lorsqu’il devient contraire à l’amour du bien, lorsqu’il s’allie à l’esprit de malfaisance et s’y livre avidement, c’est la méchanceté. Je ne connais pas d’autre définition de ce terme. Celui qui ne regarde point aux conséquences est un sot ; celui qui trompe les autres pour servir ses fins est un coquin ; celui qui se vautre dans le plaisir des sens est une brute ; mais celui qui aime à blesser ou à rabaisser autrui, c’est-à-dire qui prend un plaisir particulier à faire ce qu’il ne devrait point faire, celui-là seul est méchant à proprement parler. Ce caractère-là suppose le diable en son tréfonds ; et il forme une bonne part (selon ma philosophie) de la composition de la nature humaine. C’est cette passion pour l’interdit, c’est la force du contraste ajoutant son piquant aux violations de la raison et de la décence, qui expliquent les débordements de l’orgueil, de la cruauté et de la convoitise – qui en même temps troublent et contrarient la surface de l’existence par leurs petits méfaits, et logent un chancre dans le sein de nos plaisirs quotidiens. Supprimez les énormités que dictent à la volonté humaine un orgueil gâté et impudent, qui se délecte à sacrifier le bien-être de ses semblables, ou à profaner les derniers bons sentiments qui lui restent ; supprimez aussi les interminables querelles, rancunes et désillusions que l’esprit de contradiction y cause sur une échelle moindre, et la vie de l’homme « tournerait plaisamment sur son axe »[3], libre et sauve, ni accablée de crimes immenses, ni infestée de folies minuscules. Elle pourrait certes être monotone et insipide ; mais c’est notre passion pour les excitations malsaines et violentes qui mène à ce résultat, qui est cause de cette indifférence au bien et de ce penchant au mal dont on se plaint justement. Les griefs dont nous souffrons sont pour la plupart de notre propre invention et fabrication ; ou alors, nous les encourons et les infligeons, non pour prévenir d’autres maux qui nous guetteraient, mais afin de chasser l’ennui[4]. Il faut un zeste de malfaisance et de perversité pour donner à la coupe de notre existence son âcre saveur et sa couleur brillante. Je n’entrerai point dans des arguments formels, de crainte de lasser, non plus que je ne tenterai de les étayer par des exemples extrêmes, de peur de choquer ; mais je me bornerai à quelques illustrations familières, prises au hasard.

Je ris de ceux qui nient que l’on fasse jamais souffrir autrui délibérément et gratuitement, quand je considère l’ingéniosité que nous mettons à nous tourmenter nous-mêmes. Qu’est-ce que la maussaderie d’un enfant ou d’un adulte, sinon une vengeance contre lui-même ? Nous aimons mieux être en proie à cette obstination absurde, que renoncer à une obsession, rétracter une erreur, ou relâcher la tension de notre volonté, quoi qu’il nous en coûte. Un homme morose est ennemi de lui-même, et c’est en connaissance de cause qu’il sacrifie son bien-être à sa mauvaise humeur, parce qu’il sera toujours plus disposé à vous faire tort qu’à servir ses intérêts, comme je crois l’avoir montré ailleurs. C’est qu’il répugne naturellement à tout ce qui est heureux ou agréable – il se détourne avec dégoût de cette sorte d’émotion, qu’il estime incompatible avec l’austérité de son âme – sa pente naturelle et sa principale satisfaction dans l’existence sont de rendre impossible tout échange d’affections bienveillantes ou de bons procédés. Toute petite ville de province n’a-t-elle point ses harpies et ses colporteurs de scandale ? Celles-ci ne peuvent cesser de se persécuter elles-mêmes ainsi que leur entourage par leurs clameurs absurdes, parce que la furie des mots leur est devenue, par habitude et par goût, une soif, une fièvre qui dessèche la langue ; et ceux-là continuent de se faire des ennemis à chaque phrase, par quelque fine conjecture ou savante insinuation, parce chaque nouvel ennemi conforte un peu plus leur sentiment de pouvoir. Tel homme aimera mieux renoncer à son ami qu’à sa plaisanterie, parce que son désir de faire un bon mot est moins étouffé qu’échauffé par la crainte d’offenser, et par l’imprudence ou l’injustice de la remarque même. La malveillance revêt souvent les atours de la vérité. Il est une classe de gens qui se flattent de parler franc, c’est-à-dire de vous cracher à la figure tout ce qu’il y a de plus désagréable, pour vous blesser autant que pour se soulager ; et c’est ce qu’ils appellent de l’honnêteté. Même parmi les philosophes, on en voit qui ne sont point satisfaits d’avoir informé l’entendement de leurs lecteurs, s’ils n’ont aussi heurté leurs préjugés ; et, chez les poètes, qui fardentla corruption de leur sujet, et s’imaginent accroître leurs mérites en faisant fi de toute pudeur. Il y a d’austères raisonneurs qui ne se laisseront détourner de leur argument logique par aucune considération de conséquences, ni par les « poignantes visitations de nature »[5], tant la vérité leur est chère – je n’ai jamais connu un seul de ces logiciens scrupuleux et pleins de dures paroles qui se refusât à falsifier les faits, et à gauchir ses inférences s’il pouvait ainsi parvenir à quelque conclusion désespérante et sordide. Telle est la fascination de tout ce qui libère notre volonté du servage, et soumet de force celle des autres aux termes de notre choix ! Nous sentons notre pouvoir ; nous faisons fi de leur faiblesse et de leur langueur, avec une complaisance prodigieuse. Lord Clive, lorsqu’il était enfant, vit passer un boucher, qui portait un veau dans sa charrette. Son compagnon dit alors, « Je ne voudrais point être ce boucher ! » – « Je ne voudrais point être ce veau », repartit le futur Gouverneur des Indes, se riant de toute sympathie qui ne lui fût adressée. Le « méchant » Lord Lyttleton (ainsi qu’on l’appelait) rêva peu de temps avant sa mort qu’il était confiné dans un vaste caveau souterrain (l’intérieur de notre sphérique planète), où, si loin qu’il portât le regard, il ne pouvait distinguer âme qui vive ; enfin une silhouette féminine s’avança vers lui : et qui pouvait-ce être, sinon la Mère Brownrigg, qu’il haïssait plus que tout au monde ! C’était justement pour cela qu’il rêvait d’elle[6].

Vous demandez quel est son crime ;

Elle a fouetté à mort deux apprenties,

Qu’elle a cachés dans le tas de charbon.

POËME DE L’ANTI-JACOBIN[7].

Je ne suis pas certain que son cas soit exactement approprié ; mais je puis concevoir que, dans le drame bien connu dont il est question ici, les mots amenèrent les coups, que les mauvais traitements en appelèrent de pires à force d’irritation et d’hostilité, et que, sans doute, même les remords et la pitié poussèrent à des actes d’une cruauté et d’un despotisme accrus, qui seuls pouvaient noyer la mémoire du passé dans la furie présente de la passion. Je crois que c’est le remords des fautes passées qui a fait parfois les plus grands criminels, parce que le fait de ne pouvoir apaiser une conscience qui saigne mène les hommes aux dernières extrémités ; et si j’entends une personne parler avec beaucoup d’impatience et d’embarras de quelque faiblesse habituelle, je suis à peu près certain que ce conflit débouchera sur une répétition de la faute. Si celui qui s’enivre le soir se repent amèrement le lendemain matin, alors il s’enivrera encore le soir venu ; car dans son repentir comme dans sa débauche, il est emporté par ses impressions présentes. Cela néanmoins n’est point de la méchanceté, mais abattement et faiblesse d’âme ; je n’attribue de méchanceté qu’à ceux qui, ayant leur volonté en mains, souffrent avec une impudence délibérée qu’elle bafoue la conscience, la raison et l’humanité, et qui vont jusqu’à tirer une gloriole supplémentaire de cette dégradante conquête. Les guerres, les persécutions et les carnages que causa la religion tinrent généralement aux nuances les plus insignifiantes de la forme et du rituel ; ce qui montre que ce n’étaient point les intérêts vitaux de l’affaire qui étaient en jeu : ceux-ci servaient seulement de levier, de prétexte à exercer une cruauté tyrannique à propos des articles de foi les plus triviaux et les plus douteux. Il semble qu’il y ait dans l’esprit de l’homme un amour de l’aberration et de la fausseté aussi bien que de la malfaisance, et c’est pourquoi les superstitions les plus ridicules et les plus barbares lui ont aussi paru les plus acceptables. Il fait bon accueil au mensonge, parce qu’il y voit un peu sa propre engeance ; et il aime à croire et à faire ce qui lui plaît, par pur esprit de contradiction. La vieille idolâtrie prit une vaste emprise sur les âges primitifs ; car voir un Dieu (au mépris de l’évidence) dans un morceau de pierre ou de bois peint, c’était là un beau tour d’imagination ; et le fanatisme moderne fleurit en proportion de la quantité de contradictions et d’absurdités qu’il déverse dans le gosier béant de la multitude, ainsi que du jargon mystique qu’il offre en pâture à leur étonnement crédule. Credo quia impossibile est, telle est la devise pérenne du fanatisme et de la superstition ; c’est-à-dire que je crois, parce que croire est une des actions favorites de la volonté, et que croire en dépit de la raison et du sens commun augmente (dix fois) le plaisir et le mérite d’un tel accès de foi aveugle et d’imagination délirante. Le méthodisme, en particulier, qui absout d’un même geste l’entendement des règles de la pensée, et la conscience des contraintes de la morale, rejetant toute responsabilité sur une vertu par procuration et sur une croyance abstraite, doit, outre son tapage, sa vulgarité et son stylelicencieux, présenter un double charme aux yeux des saints comme à ceux des pécheurs. J’ai remarqué, aussi, une sorte de fatuité, d’indolence ou d’indocilité de la volonté aux circonstances, qui me paraît jouer un rôle considérable dansles affaires courantes de la vie. Je m’accommoderais volontiers de tout le mal qu’on me fait à dessein, si je pouvais échapper à celui qu’on m’inflige sans le moindre motif, ou même avec les meilleures intentions. Par exemple, si je pars en voyage, et que je suis anxieux de recevoir une réponse à mes lettres, il est certain que je ne cesserai point de l’attendre. Mes amis savent cela, tout comme ils savent mon impatience et mon irritabilité ; et cependant ils ne peuvent se résoudre à mettre fin à cette situation critique pour toutes les parties concernées. On trouve du plaisir (un plaisir innocent et bonhomme) à maintenir un ami dans l’incertitude, à ne point trop se démener pour ses craintes et ses humeurs (même si pour rien au monde on ne lui ferait tort), tout comme on aime à voir l’écailleuse proie se balancer à l’hameçon, ou à faire tournoyer un hanneton épinglé au bout d’une ficelle – il n’y a pas malice en l’affaire, pas de cruauté délibérée, mais la conscience secrète que l’on a d’être soi-même à l’abri de tout désagrément produit une sorte de bourdonnement délicieux qui berce l’esprit, et le plonge dans un état d’indifférence torpide. Si une lettre exige une réponse immédiate, nous confions celle-ci à un tiers, afin d’épargner les frais de port. Si le messager tombe malade, ou se brise la jambe, et nous prie de l’expédier par quelque autre moyen, nous la lui redonnons aussitôt, et insistons pour qu’elle soit remise comme prévu. Il guérira, lentement peut-être, mais sûrement. Notre ami d’ici là peut attendre. Nous avons fait notre devoir en écrivant cette lettre, et nous ne sommes pas trop pressés de la recevoir ! Nous en savons la teneur, et elle nous est parfaitement indifférente. Il n’y a point dans tout cela d’intention maligne ; mais il en peut sortir beaucoup de maux. Bref, la volonté de l’homme est paresseuse et intraitable ; elle ne se met point facilement à la place des autres, et c’est en en faisant fi qu’elle obéit le mieux à ses penchants. La vie est en cela un jeu de contrariétés. Souhaite-t-on garder un secret, il est certain d’être éventé ; veut-on le faire connaître, nul n’en souffle mot. Cela n’est pas volontaire ; ce n’est que le fruit de la simplicité et de l’irréflexion. Nul n’a encore percé à jour tous les replis sinueux, toutes les délicates involutions de notre égoïsme, qui s’enveloppe d’une foule de prétextes suaves et branlants comme un joyau de prix d’autant de feuilles de papier d’argent.

J’en viens maintenant aux mots faux etvrai, appliqués aux sentiments moraux. On objectera peut-être que c’est là une distinction sans fondement ; car puisque les sentiments n’existent que d’être sentis, ils sont nécessairement vrais chaque fois qu’ils existent, pour cette raison même qu’ils existent ; de sorte qu’il ne saurait y avoir de fausseté ou de tromperie dans l’affaire. La distinction entre un plaisir vrai et un plaisir faux, entre un bien réel et un bien apparent, serait par là abolie, puisque ici la réalité et l’apparence ne font qu’un. Et ce serait assurément le cas, si nos sensations étaient simples et isolées, et sans influence les unes sur les autres. Mais c’est justement de leur étroite et secrète dépendance réciproque que provient cette distinction. Ce plaisir, donc, est vrai ou pur, qui ne présente ni mélange ni inconvénient à aucun égard ; qui est libre du remords et de l’angoisse ; et qui peut soutenir l’examen le plus sévère, parce qu’il ne s’y trouve rien qui concoure, fût-ce indirectement, à le contrarier et à le gâter. D’un autre côté, on appelle justement faux et vains, non seulement ces plaisirs qui sont éphémères et prompts à esquiver la saisie, mais encore ceux qui, à l’instant même de la jouissance, s’accompagnent d’un sentiment d’autres circonstances, propre à les aigrir et à les miner. Par exemple – et il n’est point ici question de moralité – n’y a-t-il pas une vaste et indéniable différence entre la gaieté et l’animation de celui qui s’adonne à la boisson pour célébrer une bonne fortune inattendue, et celles de l’homme qui le fait pour noyer son chagrin, parce qu’il a perdu tout ce qui faisait le prix de son existence ? Pour celui-là, il se peut que les objets extérieurs, les sensations les plus immédiates et évidentes, ressemblent fort à ce qu’ils sont pour le premier – les mets plantureux, les vins pétillants, la joyeuse compagnie, les traits d’esprit, les rires bruyants, et la folie qui gagne le cerveau ; mais la voix basse et calme fait défaut, il y a au fond de son être une réflexion qui, quoi qu’il fasse pour l’étouffer et la réprimer, empoisonne et corrompt toute chose, y compris par l’effort violent qu’il faut pour la faire taire ; la gaieté ici est forcée, là elle est naturelle ; l’un des banqueteurs est (nous le savons d’expérience) un misérable qui s’amuse, l’autre est un homme heureux. Je prétends parler de la nature humaine telle que je la trouve ; et si l’une de mes distinctions paraît favorable aux théories de la vertu, la crainte d’être accusé d’hypocrisie et de préjugés n’empêchera point que je la maintienne. Même dans un cas moins tangible que le précédent, où l’on a administré à l’esprit quelque « doux antidote d’oubli »[8]qui le rend temporairement insensible à la cause immédiate de sa souffrance, est-ce que celle-ci cesse pour autant de ronger le cœur en secret ? n’en reste-t-il nulle trace sur ce front, sur ce visage creusés par les soucis ? l’esprit est-il le même qu’auparavant ? est-il aussi fringant, aussi libre, aussi alerte qu’au temps de sa félicité ? Non point : le voici torpide, abattu et mélancolique, affaibli ou tourmenté, cloué au sol, qu’il y songe ou non, par le poids du souci qui le mine. Le pouls est ralenti et languissant, le regard est mort ; nul objet ne nous frappe avec la vivacité d’antan ; les voies sont fermées qui menaient à la joie ou au contentement ; la vie devient un fardeau et un mystère incompréhensible. Il n’est point jusqu’à notre sommeil qui ne soit hanté par les images brisées de la souffrance ou d’une parodie de félicité ; et c’est en vain que nous voulons apaiser l’absurde tumulte qui agite notre poitrine. À force de toujours farder la vérité, de repousser le jour du décompte, de ne point vouloir regarder la situation en face, l’esprit prend un tour errant et instable ; nos pensées diurnes ne sont plus que rêves troublés, et parfois tournent à la démence, sans paroxysme violent, sans choc sévère, sans action manifeste, mais par l’opération silencieuse de l’esprit se dévorant lui-même de l’intérieur, et œuvrant au déclin de ses pouvoirs d’autant plus fatalement que nous n’osons nous l’avouer. N’est-il pas vrai qu’après un incident ou un événement fâcheux, nous savons dès notre réveil qu’il s’est passé quelque chose, avant même de nous rappeler ce dont il s’agit ? L’esprit ne recouvre pas plus son assurance et sa sérénité une fois le coup porté, que la joue ravagée et les yeux hagards ne retrouvent leur couleur et leur vivacité lorsqu’on cesse de les voir dans le miroir. Peut-on croire que l’esprit n’ait point, comme le corps, sa fermeté et sa vigueur ? ou qu’une fois celles-ci mises à mal on ne sente plus le chagrin, la lassitude, et l’impatience fiévreuse, lors même que leur cause ponctuelle ou leur impression locale auraient disparu ? L’état de l’esprit ou du système nerveux, leur disposition à recevoir ou non certaines impressions des restes encore vibrants d’impressions antérieures, est-ce que cela n’est rien ? Dira-t-on que le rire d’un fou est sincère, ou que nous parlons d’or dans nos rêves ? Nous sommes souvent mal à l’aise sans en pouvoir dire la raison ; ou bien nous nous trompons de cause. Les impressions inconscientes colorent et influencent nécessairement les conscientes ; et ce n’est que lorsque ces deux séries d’émotions s’accordent, que nos plaisirs sont véritables et sincères ; là où règnent la discorde et l’incompréhension, on les considère (et il n’y a là nulle absurdité, quoi qu’on en dise) comme vains et mensongers. Il existe aussi une sorte de sérénité dans la vertu, une paix de la conscience, une assurance du succès, une fierté de l’intellect qui subsistent et qui sont une puissante source de satisfaction, indépendamment des objets extérieurs et immédiats, de même que la santé générale du corps confère vigueur et animation à tous ses membres, malgré l’égratignure que nous avons peut-être au petit doigt, et qui en tous cas n’est ni la maladie ni l’infirmité. La difficulté n’est pas tant de supposer qu’une cause ou qu’un phénomène mental soit affecté et imperceptiblement façonné par un autre, que de fixer une limite aux ramifications infinies de nos impressions, et de retracer les chemins obscurs et tortueux par où elles communiquent. Supposez qu’un homme souffre coutumièrement d’indigestion. Est-ce que cela n’oppresse pas jusqu’au soleil dans le firmament, ne terrasse pas toutes ses capacités de jouissance, et n’emprisonne pas toutes ses facultés dans un tombeau vivant ? Et cependant, peut-être a-t-il longtemps souffert de ce mal, et ressenti ses effets destructeurs avant d’en savoir la cause. Elle n’en était pas moins réelle ; elle n’en a pas moins gâté la sincérité de ses autres plaisirs, terni la face de la nature, et projeté son ombre sur toutes choses. « Il était blessé, et ne le savait point. » Que cette pression disparaisse, et le voilà qui respire librement de nouveau, ses esprits circulent plus vivement, il sourit à la nature ; mais c’est en lui que s’est fait le changement, non en elle. Ne sommes-nous point, en passant devant un paysage que nous avons contemplé peu de temps auparavant, étonnés de ce que nul objet n’apparaisse le même, parce que nous avons quelque motif secret de mécontentement ? Qu’un homme, quel qu’il soit, éprouve toute la force d’une affection déçue ; il pourra bien oublier son erreur et s’en gausser, et se montrer gai en toutes circonstances ; mais son cœur n’en est pas moins flétri et cloqué à jamais. La splendeur du banquet ne supplée point l’appétit perdu, non plus que la blanche hermine ne guérit la main galeuse, que l’or et les pierreries ne rachètent un nom souillé, que le plaisir ne pallie l’absence d’affection, ou que la passion n’étouffe la voix de la conscience. Les moralistes et les théologiens ont raison de parler « du feu inextinguible, et du ver qui ne meurt pas »[9]. L’âme humaine n’est point une invention des prêtres, malgré toutes les fables qu’ils y ont pu greffer ; et nos sentiments naturels ne cessent point d’exister, parce que les philosophes français n’ont pas su en rendre compte ! – Hume, je crois, affirme quelque part que toutes les satisfactions se valent*, parce que la coupe ne peut être remplie au-delà de sa capacité. Mais assurément, lors même qu’il en serait ainsi, toutes les coupes ne sont pas de même taille. L’argument vaut peut-être pour la simple satisfaction négative ; mais pour la satisfaction positive, ou jouissance, je ne sache point qu’elle puisse être plus invariable, que la chaleur d’un fourneau n’est aussi intense dans tous les cas. C’est ainsi, par exemple, que nous nous contentons de bien des choses sans éprouver le désir gênant d’en obtenir davantage, alors qu’il en est d’autres qui nous procurent un plaisir plus grand. On peut manger une côte de mouton sans se plaindre, et trouver cependant qu’un cimier de venaison, l’eût-on sous la main, ferait un luxe très supérieur. De même, les voyages lointains donnent à l’âme des humeurs fébriles et vagabondes. On y trouve plus de presse et de nouveauté que chez soi, mais aussi moins de sincérité et de certitude dans ses entreprises. Nous glanons ça et là de brefs aperçus d’une grande variété de choses, mais le point de vue central nous fait défaut. Après avoir fait le grand Tour, et vu les plus belles scènesdu monde, nous sommes heureux de revenir enfin au lieu de notre naissance, et au coin de notre feu. C’est là que sont nos habitudes et nos attachements les plus fermes, que nous nous sentons le mieux chez nous et à l’aise, que nous trouvons à reposer nos pieds ; l’espoir, l’angoisse et la déception cessent d’agiter notre sein, et quelles que soient nos joies, c’est à celles-là que nous nous fions le plus, et nous avons de leur vérité et de leur réalité la conviction la plus inébranlable. Il y a donc du vrai et du faux – du contrefait – dans les sentiments, comme dans les raisonnements ; et j’espère que ces réflexions où je me suis lancé permettent de l’expliquer un peu.

La question la plus difficile est encore devant nous. Qu’est-ce que la profondeur, et qu’est-ce que la superficialité ? Il est aisé de répondre que l’une désigne ce qui est évident et familier, et se trouve à la surface, et l’autre ce qui est arcane et gît caché au fond d’un sujet. La difficulté ressurgit – qu’entend-on, en morale et en métaphysique, par se trouver à la surface, ou par être caché au-dessous ? Essayons une analogie. La profondeur consiste à rapporter une certaine quantité d’effets particuliers à un principe général, ou encore à distinguer une cause inconnue des circonstances variées et singulières où elle est enveloppée, et sous lesquelles elle se dérobe au regard. C’est en fait résoudre le concret dans l’abstrait. C’est là une tâche difficile, non seulement parce que l’abstrait se fond naturellement dans le concret, sans que l’on sache bien comment séparer ce qui est ainsi mêlé ou amalgamé en un seul objet, et présente un aspect commun ; mais encore parce qu’étant diffusé sur une étendue plus vaste, et tiré de diverses sources indéterminées, il faut en éprouver nettement le poids et la force afin de l’isoler de l’objet, et de l’établir en principe. L’impression d’un principe abstrait est faible et douteuse dans les cas individuels ; elle ne devient puissante et certaine que si l’on répète l’expérience, et si l’on joint les derniers résultats aux conjectures hasardeuses dont on est parti. Ainsi, on gagne une prise, on fait un pas sur la voie de la démonstration, lorsqu’un certain nombre de réminiscences vagues et imparfaites sont unifiées et précisées ensemble, par la ténacité de la mémoire et par un sentiment conscient, dans un seul acte continu. De sorte qu’on peut définir en pareils cas la profondeur de la compréhension ou du raisonnement comme la faculté d’extraire par l’analyse, d’une grande variété d’observations et de faits, un amas de distinctions implicites, dont chacune supporte l’autre ; l’esprit, alors, ne se laisse point distraire par le premier ou le dernier objet, ou point de vue isolé, sur le sujet qui l’occupe, mais au contraire les rassemble en un tout d’un bout à l’autre et, par son étroite affinité avec les impressions les plus obscures et les plus décousues tendant à un même résultat, met au jour un principe de vérité abstraite. Deux circonstances s’associent dans un objet particulier pour y produire un effet donné : comment saurai-je laquelle en est véritablement la cause, sinon en la retrouvant à l’œuvre dans un autre cas ? Mais le même effet est produit dans un troisième objet, qui n’offre point les mêmes circonstances concomitantes que le premier ou le second. Il me faut alors découvrir, dans la foule des possibilités contradictoires ainsi entassées, quelque autre cause latente que je n’avais point remarquée jusqu’alors, et à laquelle je suis finalement amené, parce que j’aperçois qu’elle est nécessaire. Mais si ma mémoire m’abuse, ou si j’échoue à saisir la vraie nature de sentiments distincts, je n’avancerai que bien peu, ou même je serai tout à fait égaré dans mon calcul. De sorte que plus un élément donné de la pensée ou du sentiment se trouve largement diffus, plus il dérive à travers la masse bigarrée des affaires humaines – et plus grande devra être la quantité de cette expérience raffinée dont j’ai parlé, plus vif et sûr devra être le flair au moyen duquel nous relions ou distinguons ses résultats. Je dois toutefois émettre une réserve en ce point. Le savoir et la perspicacité sont ici également nécessaires ; mais la perspicacité anticipe et abrège les labeurs du savoir, et parfois s’élance d’instinct vers une conclusion ; c’est-à-dire que la force ou la finesse du sentiment, par association ou par analogie, éveille plus vite le souvenir d’un sentiment antérieur et oublié, lié à des circonstances différentes ; et l’union des deux, par une sorte d’évidence interne et de puissance accumulée, imprime à toutes les solutions envisagées le caractère de la vérité ou de la fausseté. Souvent la force originelle de l’impression tient lieu (dans les questions habituelles du moins) du poids de l’expérience amassée ; et l’intensité du sentiment est dans cette mesure synonyme de profondeur de l’entendement. C’est cela qui, ici, nous donne une conscience âpre et tangible de tout ce qui l’affecte, fût-ce de la manière la plus lointaine, et qui nous révèle les ressorts secrets de la pensée et de l’action, par notre sensibilité et notre susceptibilité à tout ce qui les touche. – Un ou deux exemples, pour éclairer ces fort abstruses considérations.

Par le mot élégance, on entend quelque chose qui diffère de l’aisance, de la grâce, de la beauté, de la dignité ; il est pourtant apparenté à ces autres idées ; mais il semble qu’il désigne plus spécialement un certain brio étincelant, un certain effet de fini et de précision. On n’applique pas ce terme à des choses vastes ; on ne dit point qu’une tête de Jupiter, ou un poème épique, sont élégants ; mais on le dit d’un poème écrit pour un album, d’une coiffure, d’une broche de diamants, d’un éventail ou d’un bouquet de fleurs. Dans tous ces cas (et partout où l’on emploie cette épithète), l’objet désigné, et l’intérêt qu’il suscite, ont quelque chose de relativement petit et insignifiant. Je ne m’occupe en ce moment que d’exemples, de conjectures et de restrictions ; nous sommes loin d’une définition. Je crois savoir ce qu’est la beauté d’une personne, parce que je puis dire d’un mot ce que j’entends par là, à savoir l’harmonie de la forme ; et cette idée me semble répondre à tous les cas où l’on applique ce terme de beauté personnelle. Voyons si nous ne pouvons découvrir quelque chose d’aussi définitif touchant la deuxième expression. L’effet brillant, le fini et la précision sont caractéristiques, je crois, de l’élégance, mais je ne vois encore nulle raison pour qu’il en soit ainsi, non plus que je n’en vois à ce que le bleu, le rouge et le jaune contiennent toutes les teintes de l’arc-en-ciel. Il me manque une idée commune qui les relie entre elles, ou qui leur serve de substrat. Mais si je dis que l’élégance est la beauté, ou du moins l’agréable dans les petites choses, nous avons aussitôt où nous reposer. Car, si l’élégance est la beauté, ou le plaisir, des impressions légères ou mineures, alors la précision, le fini, et une certaine suavité polie, suivent nécessairement de cette définition. Autrement dit, pour qu’une chose petite soit belle, ou du moins agréable, il faut qu’elle possède une netteté de contours qui n’est point si indispensable aux masses plus vastes ou aux formes plus écrasantes. Dans ce qui est petit, il faut que les parties soient finies, sans quoi elles déplairont. Enfin, il faut à ce qui est transitoire et évanescent – ainsi des robes, des modes, etc. – une sorte d’éclat et de lustre, car le brillant est la seule vertu de la nouveauté. Je veux dire qu’en saisissant les conditions premières ou les qualités essentielles de l’élégance en toutes circonstances, nous voyons comme elles se ramifient en divisions secondaires quant à la forme, à la couleur, à la surface, aux détails, etc. ; et comme, de leurs racines abstraites communes, jaillit toute la variété de leurs conséquences et de leurs illustrations. L’Hercule n’est point élégant ; la Vénus est belle simplement. Les Français, dont les idées de la beauté et de la grandeur ne vont pas au-delà de l’élégance, ne goûtent point Rubens, et ils n’entendront point cette définition.

Quand Sir Isaac Newton vit tomber la pomme, il fit une observation très simple et très commune, mais cette observation suggéra à son esprit la loi qui rassemble l’univers.Que se passa-t-il alors ? En général, lorsque nous voyons quelque chose tomber, nous concevons l’idée d’une direction déterminée, du haut et du bas, idée associée à ce mouvement par une expérience quotidienne et invariable. La terre est toujours, croyons-nous, sous nos pieds, et le ciel au-dessus de nos têtes, de sorte que selon cette impression locale et habituelle tous les corps pesants doivent éternellement tomber dans la même direction, vers le bas, parallèlement à nos propres corps lorsque nous nous tenons debout. Sir Isaac Newton, par un simple effort d’abstraction, ou par la force de son entendement saisissant à la fois toutes les relations possibles des choses, se défit de ce préjugé, mit le monde en quelque sorte sur le dos, et vit que la pomme ne tombait point vers le bas, mais seulement vers la terre ; si bien qu’elle tomberait, selon le même principe, vers le haut, si la terre était au-dessus d’elle ; et en tous cas vers elle, dans quelque direction qu’elle se trouvât. Cette vue hautement abstraite de la question était la seule qui répondît à tous les phénomènes de la nature ; et il y parvint au moyen d’un vaste pouvoir de compréhension, embrassant et réduisant à une seule loi les phénomènes contradictoires de l’univers, combattant et bannissant de sa pensée cette association instinctive, et presque invincible, du haut et du bas avec la position de notre corps et la gravitation de tous les autres vers la terre. Un point de vue circonscrit et partiel rend particulier ce qui est général ; ce grand mathématicien, par une vue ample et englobante, rendit le particulier général ; il perçut distinctement la cause ou condition essentielle d’un effet général, agissant nécessairement en toutes circonstances, en la séparant de celles qui n’étaient qu’arbitraires et accidentelles.

J’ai ouï rapporter dernièrement l’histoire d’une Américaine qui avait épousé jeune un bon parti, et eu plusieurs enfants, et dont la sœur, ayant elle-même épousé peu de temps après un mari plus riche encore, et eu une progéniture plus nombreuse (sinon plus belle), passa plusieurs années dans un désespoir acariâtre, avant de mourir à la fin d’envie pure et simple. Le fait était notoire, et largement commenté. Quelqu’un dit, après avoir entendu l’histoire, qu’une telle chose ne pouvait arriver qu’en Amérique ; que c’était là un trait du caractère et des institutions d’une république, seul gouvernement où le principe de jalousie mutuelle, n’ayant point d’objets élevés et lointains qui le fixe et le détourne de mortifications immédiates et privées, s’empare et se repaît du bonheur et des avantages apparents des plus proches relations et, les ayant constamment devant soi, s’en fait un tourment mortel. J’acquiesçai à cette remarque, et j’avoue qu’elle me parut déceler une compréhension profonde de la nature humaine. Voilà une femme qui enviait à sa sœur, non point ces objets qui ont coutume d’exciter de violentes passions, mais des avantages banals et conventionnels ; et cela, au point d’en mourir. J’ajoute qu’on les représentait comme des personnes bonnes et respectables.Comment expliquer, dès lors, qu’une faiblesse humaine ordinaire prenne un tour aussi inouï ? Par des circonstances particulières ? Celles-ci sont le pays, et l’état de la société. Cela s’était passé en Amérique. Le nivellement démocratique, le prosaïsme de l’imagination, l’absence de ces sommets démesurés et artificiels qui, dans les vieux états monarchiques, attirent et déportent, tels des conducteurs, le spleen et l’hostilité pleine de rancune de tout un peuple, et qui rendent tout à fait insignifiantes les petites différences courantes : c’est à toutes ces choses que songeait la personne qui trouva la solution ; elle pressentit donc que, faute d’une autre cible ou d’un autre repoussoir, le penchant naturel à la jalousie et au mécontentement devait se porter vers les êtres les plus proches, dont les privilèges – en l’absence d’une différence marquée d’élévation – irritent en raison de leur proximité et de leur fréquente manifestation. Les avantages immenses et lointains de la naissance et du rang, dans des pays dont le tissu social est constitué de matériaux riches et inégaux, tirent nécessairement l’esprit hors de son cercle immédiat et familier ; mais ôtez-lui ces objets de rancœur imaginaire et de conjectures maussades, il ne reste comme alternative que la jalousie et la haine de nos amis et voisins pour chacun de nos privilèges, qui leur blessent la vue et leur empoisonnent la vie, partout où ces principes égoïstes n’ont point été réfrénés, ou remplacés tout à fait par la charité et la bienveillance. Le fait rapporté en lui-même est une anomalie ; expliqué de la sorte, en y joignant l’état d’esprit général d’un pays, il paraît démontrer un grand principe de la vie sociale. Et l’on n’eût pu arriver à cette solution, sans l’impression profonde que produisait naguère encore l’opération de certaines causes générales de nature morale, et sans la vivacité avec laquelle furent ressenties les conséquences de leur disparition. Je pourrais donner d’autres exemples ; mais ceux-là suffisent pour expliquer l’idée, ou pour inciter le lecteur à l’élucider plus nettement.

L’acuité est la profondeur, ou la sagacité par laquelle on rattache des effets individuels à des causes individuelles, ou vice versa, comme dans les stratagèmes de la guerre et de la politique, et dans la connaissance des hommes et du monde. La compréhension est la faculté de combiner un grand nombre d’éléments en une vue unique, ainsi en mécanique ou au jeu des échecs, mais sans les rapporter à un principe général ou abstrait. Un lieu commun diffère d’un discours abstrait en ce qu’il est vague et convenu, au lieu d’être neuf et profond. C’est un lieu commun, à présent, de dire que les corps pesants tombent par attraction. Ce l’a toujours été que de voir dans cette chute l’effet d’une loi de la nature, ou de la volonté divine. C’est là assigner une cause générale, mais non adéquate.

La passion devient profonde lorsqu’elle s’empare de faits trop éloignés ou trop indifférents pour être remarqués par la force de l’association ou de l’analogie, et qu’elle entraîne d’autres passions à suivre son cours. C’est en faisant voir cet effet surtout, que le drame montre sa puissance, et sa profonde connaissance du cœur humain. Par exemple, l’affection qu’une femme témoigne à l’amant qu’elle va pourtant quitter pour un autre n’est point seulement hypocrisie ou habileté au mensonge : c’est encore la nature, un effet de sa compassion, une dernière tendresse pour celui qu’elle est sur le point de blesser, mais ne hait pas absolument. Shakespeare est le seul auteur dramatique qui ait mis au jour cette réaction, ou involution, des passions, d’une manière qui vaille. Les autres sont des déclamateurs de lieux communs ; ce sont peut-être de bons poètes, non de profonds philosophes. – Il existe une profondeur dans la superficialité même, c’est-à-dire lorsque les affections s’accrochent à des objets évidents et familiers, et non mystérieux ou lointains ; et l’intense continuité d’émotion qui en résulte fait la profondeur du sentiment. C’est là ce qui lave la poésie et la romance de l’accusation de superficialité. Les impressions coutumières des choses sont, quant au sentiment, les plus raffinées. Le peintre, lui aussi, pénètre en esprit sous la surface, sous l’écorce de l’objet ; son regard plonge dans un labyrinthe de formes, dans un abîme de couleur. J’ai suivi jusqu’au vertige les méandres du dessin chez Raphaël, et j’ai scruté les grandeurs du Titien, où d’infinies et imperceptibles gradations se fondaient en une masse commune, ainsi qu’un miroir aveuglant. On appliquerait plus aisément cette idée au clairobscurde Rembrandt, où l’on observe, au milieu des ténèbres, la plus grande clarté, et les distinctions les plus fines. En un mot, je soupçonne que la profondeur est cette force subtile des impressions, qui ne souffre point de perdre les moindres notations de la pensée ou du sentiment, et les signale quelle que soit la grandeur de la surface où elles sont diffusées, ou sous quelque détail qu’elles rôdent en déguisement.

 

[1]Essai composé probablement au début de 1826, peu de temps avant la publication du volume.

[2]« C’est de ces principes que naissent les tyrans, et l’esprit du bourreau ». Citation non identifiée.

[3]Milton, Le Paradis Perdu, VIII, 164-5. C’est le mouvement de la Terre avant la Chute, expliqué à Adam par Raphaël.

[4]En français dans le texte.

[5]Macbeth, I.5, 45 : les scrupules avant le meurtre.

[6]Thomas, second baron Lyttleton (1744-1779), pair Whig célèbre pour sa prodigalité, mourut trois jours après un rêve effectivement prémonitoire, dans lequel une femme s’introduisait dans sa chambre sous la forme d’un oiseau et lui annonçait qu’il n’avait plus que trois jours à vivre. Elizabeth Brownrigg, une sage-femme de Londres, fut condamnée à mort en 1767 après que ses mauvais traitements eurent causé la mort de l’une de ses apprenties. Sa cruauté était devenue proverbiale.

[7]Le poème était en réalité un pastiche du style « simple », et donc « jacobin », des futurs lakistes.

[8]Macbeth, V.3, 43. Instructions de Macbeth au médecin de son épouse.

* Voyez aussi la « Poursuite de la lumière naturelle » de Search, où l’on insiste sur le même sophisme. [il s’agit en fait d’un abrégé du livre d’Abraham Tucker, publié par Hazlitt lui-même en 1807. Tucker, en fait, s’oppose au sophisme ici attribué à Hume].

[9]Cf. Marc 9:44. Destin promis à celui qui porte la main sur les petits enfants.

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