Béla Balázs : The Kid

Mark Twain ! C’est le nom de ce grand écrivain américain que je veux écrire avant toute autre chose, parce que pendant tout le temps j’ai vu son visage flotter au-dessus de ce film. C’est la poésie enfantine de Mark Twain. C’est la poésie de la petite vie, qui, dans la perspective proche des petites gens devient plus visible que dans le monde des adultes, qui se hâtent vers des buts lointains et passent à grandes enjambées par-dessus ce qui se vit dans l’intimité des recoins. Mais cette petite vie, c’est justement elle, le nouveau territoire de la poésie cinématographique. C’est elle qui fait la valeur des bonnes histoires d’enfants au cinéma, et c’est elle qui donne sa signification particulière au sens américain de ce monde de l’enfance. Twain écrirait sûrement d’extraordinaires scénarios.

L’amitié pleine de tendresse entre un adulte et un petit garçon est un thème particulier de la littérature anglo-saxonne. Chez nous il y a une différence et une lutte entre les générations, tout comme il y a une lutte des classes. Là-bas il semble régner une égalité démocratique entre les générations. Il est vrai que chez Dostoïevski aussi les adultes s’entendent bien avec les enfants. Mais c’est parce que ceux-ci sont sérieux, et au fond, des adultes. Mais la base de l’entente de l’adulte américain avec l’enfant, c’est leur monde enfantin. Ce monde de la naïveté non intellectuelle donc, où il n’y a guère d’abstractions conceptuelles et presque uniquement du vécu immédiatement visible, est une matière inépuisable pour la poésie cinématographique.

Le petit Jackie Coogan, donc, est un Huckleberry Finn en chair et en os. Le petit garçon qui a pris son indépendance. Ou plutôt le pauvre enfant de prolétaire, que la vie a jeté hors de tout abri, et qui est forcé d’être autonome, situation émouvante et héroïque, tragicomique. Il fonde son propre monde d’enfant indépendant hors de celui des adultes, qui l’a exclu. Ce n’est plus la poésie larmoyante de l’enfance pour enfants des familles bourgeoises. Les orphelins pauvres, exclus, ont trouvé en Jackie Coogan une sorte de conscience de classe, et du même coup leur poésie propre, souvent douce-amère.

En ce qui concerne Charlie Chaplin, il me semble de plus en plus qu’il n’est pas grand seulement comme acteur, mais aussi comme auteur de film. Il est le maître de cette substance cinématographique spécifique, non littéraire. Il ne propose jamais une intrigue complètement élaborée, qu’il remplit après coup des détails concrets de la vie (un peu comme on verse le bronze en fusion dans le moule déjà prêt.) Il ne commence pas par l’idée, ni par la forme, mais par la matière vivante des faits réels. Il ne crée pas de façon déductive, mais intuitive. Il ne met pas en forme son matériau, il le laisse croître et se développer comme une plante vivante. Il la greffe avec toute la passion de son coeur, la cultive et l’anoblit en lui donnant une signification plus profonde. Ce n’est pas un sculpteur de la matière morte, mais un horticulteur de la vie vivante.

 

 

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