Georg Simmel : Tout comprendre, c’est tout pardonner

Conversations morales (27.5.1902)

Un cercle de personnes tout à fait mûres : des hommes et des femmes, dont les subjectivités sont raffinées presque au point de perdre déjà leur nuance purement personnelle. Elles peuvent parler de tout, des choses les plus délicates et les plus intimes, parce que pour elles tout, y compris leur propre vie intérieure et leur propre destin n’est qu’un exemple d’une réalité universelle. Leur conversation porte sur une jeune fille victime de séduction ; un évènement un peu énigmatique quant aux personnages, certains ayant affirmé qu’elle n’avait pas été séduite, mais séductrice.

« Même si cela était vrai », dit l’une des femmes, « je n’oserais pas pour autant la condamner en restant à la surface des choses. Je suis convaincue que dans tous les cas de ce genre il suffirait de plonger le regard assez profondément dans les circonstances intimes, dans les destins et les pulsions, pour pardonner même la faute apparemment la plus grave. En fait, l’âme à qui je voulais imputer quelque manquement me file toujours entre les mains, dès que j’ai réuni toutes les diverses causes et circonstances qui ont donné naissance à l’acte ; elle n’est que le théâtre de l’évènement, où se croisent les fils d’une foule de destinées, tissés Dieu sait où. J’ai l’impression que tout ce qui nous apparaît comme une faute arrive à l’âme, mais n’en est pas issue. »

Son voisin eut un très léger sourire : « C’est tout de même un peu arbitraire », dit-il. « Ce que cela donnerait si nous comprenions tout, n’est pas si évident. Peut-être justement le contraire de ce tout-pardonner. On peut sans aucun doute dissoudre n’importe quel acte dans ses causes, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien en lui d’un acte véritable. Mais peut-être est-ce seulement dans la couche supérieure de la connaissance que la culpabilité se volatilise ainsi – et on la retrouve si l’on en dégage une plus profonde. En dernier ressort, les choses superficielles et irresponsables finiront bien par être secrètement en relation avec l’âme. En effet, les forces supérieures de la nature et du destin ne se rejoignent que là où une âme est prête à les laisser agir. Sauf que cette relation des forces extérieures avec notre moi le plus profond est tellement cachée à nos yeux ! Non, je crois que si nous comprenions vraiment tout, nous ne pardonnerions rien ! » Tout cela, il l’avait dit en souriant ; mais ce sourire n’exprimait pas un sentiment de supériorité par rapport au point de vue opposé, il semblait plutôt se rapporter à ce qu’il venait lui-même de dire.

Une petite pause s’installa. La contradiction, qui interdisait toute vraie solution, poussait les pensées des autres dans des directions toutes différentes – car bien souvent le détour nous apparaît comme une issue. Un troisième dit alors : « Personnellement, je n’ai le courage ni de condamner ni d’acquitter. C’est pourquoi celui qui porte le jugement m’a au fond toujours plus intéressé que sa victime. Chez celui qui condamne ou qui pardonne, la raison pour laquelle il le fait révèle sa nature profonde : est-ce parce qu’il comprend ou bien malgré le fait qu’il comprenne. C’est seulement dans ce dernier cas que l’homme, passant par-dessus toutes les instances intermédiaires de la raison, appréhende directement le moi de l’autre. Voilà, me semble-t-il, ce qu’il y a de plus grand et de plus admirable : quand le pardon est comme l’amour, qui n’est pas produit par des causes, mais au contraire détruit par elles. Ce n’est ni très difficile ni très noble que de pardonner quand auparavant on a tout compris. Je rends gloire à celui qui s’incline avec respect devant le grand mystère du Toi, qui ne désire aucunement que celui-ci se soit totalement mis à nu, mais le recouvre d’amour, sans y poser les yeux ; la surabondance du pardon qui donne, qui aime, qui n’a pas besoin de peser le pour et le contre, parce qu’il puise dans une réserve sans fond. Pour moi, c’est une tolérance bien plate que celle du tout comprendre. Non, seule est grande et précieuse, celle qui pardonne sans comprendre.

« C’est la vérité, » dit quelqu’un qui se tenait un peu dans l’ombre. « Mais pas toute la vérité. Certes, ce sont des personnes remarquables, celles qui pardonnent bien qu’elles ne comprennent pas ; mais en fait elles n’ont pas grand mérite avec leur bonté indistincte. C’est seulement quand on a examiné l’acte jusqu’à son fond ultime et que l’on sait qu’il est impardonnable – c’est alors seulement que s’élève en nous le pardon le plus sublime ; c’est alors seulement que nous ne sommes pas comme eux, simplement au-delà de la justice, mais plus haut. Il me semble ainsi que ce que nous pouvons faire de plus haut et de plus fort, c’est : pardonner, non pas parce que nous comprenons, et pas non plus : bien que nous ne comprenions pas, mais – bien que nous comprenions…

(Traduction de  Sibylle Muller)

Nous publierons cet automne :
G. Simmel : Méditations sur la vie
et en 2020 :
G. Simmel : Leçons de pédagogie
et un essai de Denis Thouard sur Simmel à l’automne 2020.

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