Eisenstein : Chaplin

 

Hello, Charlie ! On fête ces jours-ci Votre jubilé, et je me rappelle avec chaleur ces six mois durant lesquels nous nous sommes fréquentés à Hollywood, nos parties de tennis, nos voyages dans les grands parcs d’attractions populaires, où des jeunes gens de rencontre Vous frappaient amicalement sur l’épaule en Vous disant « Hello, Charlie ! », nos croisières sur Votre yacht sur les eaux de l’Océan Pacifique au large de l’île Catalina. Cette année-là, Vous avez manifesté plus que de la curiosité à l’égard de notre art. Vous avez commencé à Vous intéresser sérieusement à l’Union Soviétique d’où provenaient des films aussi surprenants et inhabituels pour Vous. Au cours de l’automne 1930, Vous tourniez Les lumières de la ville. Le monde se divisait encore à Vos yeux en « bons » et en « mé­chants ». Comme par hasard, les « bons » se situaient d’un côté d’une certaine barrière sociale, et les « méchants », de l’autre côté. Mais Votre intérêt grandissant pour le premier état socialiste au monde Vous ouvrait peu à peu les yeux. Les catégories abstraites de bien et de mal, de bons et de méchants commencèrent à prendre petit à petit leur caractère de classe. Vos premiers pas tâtonnants dans cette direction, ce seront Les temps modernes. Le déchaînement des agressions fascistes, l’inhumanité du fascisme et sa façon de fouler aux pieds tous les idéaux humains ne pouvaient pas ne pas interpeller et indigner un artiste humaniste de Votre envergure. À en juger par ce que, de loin, nous percevons de Vous, Vous seriez en train de Vous approcher à grands pas de ce qui constitue pour nous, artistes soviétiques, le but essentiel de notre activité, de notre vie même : le combat acharné pour les idées de justice, d’humanité et de fraternité. Aucun honnête homme, et a fortiori aucun artiste, surtout de Votre stature, ne saurait, en ces années d’obscurantisme fasciste, se détourner du pur idéal humanitaire qui s’incarne actuellement dans une partie du monde représentant un sixième des terres du globe. Chacun arrive par son propre cheminement au service de cet idéal. Votre voie fut celle d’un art qui bénéficie d’un engouement sans pareil dans le monde entier, et qui professe un amour de l’humanité profond, tel que Vous l’avez manifesté dès Vos premiers films. Pour cet amour de l’homme, pour Votre désir de participer à la lutte de l’homme en quête de sa dignité et de conditions d’existence dignes de lui, pour Vos œuvres magnifiques, on a envie de Vous taper familièrement sur l’épaule, comme c’est admis chez vous, en Amérique, et de dire du fond du cœur : « Hello, Charlie ! Main dans la main pour de nombreuses années, et que vivent les plus grands idéaux de l’humanité ! » Que ces vœux volent vers Vous, par-dessus les océans qui nous séparent, et par-dessus les taches sombres et sanglantes des territoires fascistes qui déshonorent la face du globe terrestre. En avant, tous ensemble, pour les grands idéaux qu’incarne notre pays !

 

(Eisenstein : Charlie Chaplin)

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