Youssef Ishaghpour : La mort paraît toujours intempestive. Celle d’Abbas Kiarostami …

La mort paraît toujours intempestive. Celle d’Abbas Kiarostami l’a été vraiment. À cause de circonstances, qu’on aurait aimées pouvoir imaginer évitables, des œuvres futures n’ont pas pu voir le jour. Mais exprimer des regrets ne saurait être à la mesure de la perte irréparable. Et pour lui rendre hommage, les pages qui suivent s’en étaient déjà chargées.

Avec sa profonde « humilité », qui était la manifestation indéniable de sa réelle grandeur, Kiarostami aimait citer un quatrain de Khayyâm (qu’il avait ajouté au dossier de presse du Goût de la cerise) : « Avant, nous n’étions pas, et il ne manquait rien / Après, quand nous ne serons pas, il en sera de même ». Mais avec la disparition de Kiarostami, le manque est palpable. Et peut-être pas « tant que l’univers existera », comme l’envisageait Khayyâm, avec dédain en regard de la petitesse éphémère des hommes, mais certainement autant qu’on parlera d’art et de cinéma, son nom et son œuvre seront là.

Une précision s’impose, toutefois, par rapport à son œuvre.  On a fait de Kiarostami un « héritier » du néoréalisme et de Rossellini. Ce livre s’inscrit contre cette opinion reçue.

Les premiers théoriciens du cinéma insistaient sur sa dimension mentale et psychique, contre ceux qui, avec mépris, ne voulaient voir en lui qu’un simple moyen de reproduction de la réalité. D’ailleurs les images étant muettes, cette reproduction paraissait bien déficiente. On n’a commencé à parler de « réalisme ontologique » (Bazin) et de « la rédemption de la réalité physique » (Kracauer) qu’après la Seconde Guerre mondiale et l’existence du néoréalisme. La caméra est apparue, à certains, dotée d’une vertu spécifique : révéler la réalité, comme si on savait en quoi elle consiste ! C’est un fait que Rossellini n’a pas eu besoin de studio. Tout simplement parce que, dans ses films sur la Résistance, l’Histoire était présente dans la rue. Aujourd’hui ses films semblent des « mélodrames », bien que sans décors et dépourvus d’autres artifices. Mais malgré leur grande différence par rapport à l’esthétique traditionnelle, il n’y a pas lieu de les tenir pour « la révélation de la réalité » ni d’affirmer qu’il s’agit de « la véritable essence du cinéma ». Cela n’empêche pas cette idée fixe de revenir périodiquement pour qualifier d’autres cinéastes.

Il faut n’avoir jamais rien compris à « la miniature persane » pour parler de néoréalisme à propos de Où est la maison de mon ami. C’est pourtant au nom d’une telle conception, collée à ce film, qu’on en est venu – peu à peu et notamment lors de la présentation, en festival, de son film posthume 24 Frames – à « regretter » que Kiarostami ait dévié de sa démarche néoréaliste originelle. Mais ce dernier film (sur lequel on ne peut s’étendre ici, faute d’en avoir eu une copie, nécessaire à une approche rigoureuse) – un travail à partir et autour de la photographie – ne fait, très précisément, que rendre explicite ce qui a toujours déterminé chez Kiarostami la soi-disant « rencontre immédiate de la caméra et de la réalité » : la sensibilité, l’intelligence et la compétence d’un véritable plasticien au service d’une imagination éminemment réflexive et poétique.

Youssef Ishaghpour

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