Rainer Maria Rilke : Regina Ullmann

 

Pour accompagner les poèmes en prose

Von der Erde des Lebens (la Terre de la vie),

 

Lorsque je pris connaissance, il y a un an, du petit livre que vous avez intitulé Les Béatitudes, j’éprouvai un étonnement nouveau, particulier. Et c’est exactement le même étonnement qui me saisit devant le manuscrit de votre prochain livre.

Vous m’avez prié d’écrire une introduction à ce livre. J’exauce votre vœu, parce que je ne peux imaginer qu’il soit totalement injustifié, puisque c’est le vôtre. Déjà votre livre précédent me l’a dit, et après celui-là, le deuxième, personne ne pourra me persuader du contraire : vous savez ce que vous voulez.

Une introduction, si je comprends bien le sens de ce mot, aurait donc à présent pour tâche de préparer les autres, les lecteurs, à ce qui dans ce cas précis fut votre volonté. Or je ne peux faire que ceci : précéder cette volonté et lui rendre justice. Je ne peux pas l’éclairer. Je peux écrire : quoi que vous puissiez trouver, tenez-le pour vrai ; ne doutez point, (car je n’ai jamais douté).

C’est justement cela, me semble-t-il, qui détermine cet étonnement singulier que votre ouvrage a suscité en moi : dans vos écrits, même les choses non vécues, précaires, non maîtrisées, sont revêtues d’une certitude, d’une très bonne conscience pourrait-on dire, qui ne laisse aucune place au doute. Dans une époque exercée comme l’est la nôtre, on verra rarement un mode d’expression poétique se constituer à partir d’éléments aussi opposés ; car il ne s’agit pas ici de reconnaître que des choses achevées côtoient de l’inachevé, au contraire, on est tenté d’affirmer que des éléments absolument bruts sont glissés parmi d’autres sublimes et parfaits, et cela de telle sorte que le charme délicieux, appuyé là-dessus, trouve une permanence, une stabilité, une majesté grandiose, que l’on tient tout simplement pour éternelle.

Pourtant, en m’exprimant ainsi, je laisse entendre à tort que votre travail serait comparable à l’aménagement de masses. Mais s’il était possible de faire apparaître d’aussi grandes choses en coloriant des albums d’images, j’aimerais utiliser provisoirement cette comparaison : vous passez sur des personnages et des évènements dessinés avec une maladresse bizarre une couche transparente de couleurs pures et durables ; vous ne respectez pas toujours les contours du dessin, qui ont quelque chose de traditionnel, qui relève de l’universel et de la superstition, et ainsi, recouvrant le monde connu de chacun, apparaît un monde absolument inédit : le vôtre.

J’ai tenté ainsi de justifier ce qu’il y a de patent dans votre écriture – si c’est bien là ce que vous attendiez de moi : car si un écrivain est capable d’exposer entièrement son monde intérieur, son œuvre, une réalité au milieu du réel, ne pourra pas toujours rester cachée. Or il va de soi que ce monde que vous venez de présenter est partout en devenir. Mais peut-être suis-je au cœur même de mon étonnement en me souvenant que chez vous, à presque chaque endroit, le provisoire, comme dans la parabole, renvoie au définitif, et le précède : passionnément plein de lui. Et en même temps l’objet est souvent si petit que l’on pourrait le tenir pour muet et simple d’esprit : vous découpez en lui une bouche, et sa parole est grande.

Votre âme est semblable à un aveugle de naissance éduqué par un visionnaire.

 

Rainer Maria Rilke, Paris, août 1909

(Traduit par Sibylle Muller)

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