Tomas Venclova : « J’étouffe »

« J’étouffe… »

 

En l’an 423 avant Jésus-Christ, la comédie d’Aristophane Les Nuées fut représentée aux Grandes Dionysies d’Athènes. Elle y obtint la troisième place, après La Bouteille de Cratinos, qui raconte le combat de l’auteur contre sa propre ivrognerie, et Connos d’Ameipsias, dont nous ne savons presque rien. Les Nuées sont encore lues aujourd’hui ; il s’agit sans doute de la meilleure pièce d’Aristophane du point de vue littéraire, avec un chœur infiniment poétique. Au centre de cette comédie, un simple citoyen nommé Strepsiade, à côté de la maison duquel s’est ouverte l’école de Socrate, le « Pensoir ». Le philosophe dut probablement voir Les Nuées puisqu’il était encore de ce monde lorsque la pièce fut jouée.

Strepsiade est un honnête paysan patriarcal, dont les fils, comme c’est souvent le cas, se sont engoués pour les idées nouvelles, ce qui ne manque pas de préoccuper le père. Sans doute semble-t-il quelque peu comique, mais, selon Aristophane, la société et l’État s’effondreraient sans des hommes tels que lui. Le plus important pour Strepsiade, ce sont les préceptes légués par les parents et les divinités nationales. Il sait qu’il convient de croire aux dieux anciens et d’observer strictement les rites en leur honneur ; tout est clair pour lui qui discerne aisément le bien et le mal, le noir et le blanc. Aristophane lui oppose Socrate, un sceptique et relativiste qui tâche de juger phénomènes et événements sous différents points de vue, sans donner forcément raison aux parents et aux ancêtres, qui doute des dieux, des valeurs traditionnelles, et ose même les réfuter. L’individu pensant l’emporte, aux yeux de Socrate, sur le collectif, la communauté, le peuple. Bien plus, contrairement à Strepsiade, il ne s’intéresse pas seulement à l’Attique, à son propre demos, mais aussi aux autres pays, à tout l’Univers, faisant en quelque sorte figure de globaliste, de cosmopolite. Chez nous aujourd’hui, beaucoup soupçonneraient Socrate d’être juif, ou pour le moins fils d’une Juive ; en tout cas, sa femme Xanthippe serait certainement considérée comme telle. À son époque, cependant, il n’y avait pas de Juifs à Athènes, on ignorait probablement même qu’il en existât, tout comme nul n’y avait sans doute entendu parler de Jérusalem. Strepsiade tente d’abord vainement de suivre les cours de Socrate, puis décide qu’il n’y a rien de sacré pour ce dernier, qu’il sape la morale, empoisonne les esprits, pervertit la jeunesse et, par conséquent, brise l’échine du peuple en un temps particulièrement dangereux puisque la guerre du Péloponnèse était alors en cours. À la fin de la pièce, il met le feu à l’école de Socrate, le philosophe et ses disciples périssent dans l’incendie. Les derniers mots de Socrate sont « J’étouffe ». Aristophane a manifestement pris le parti de Strepsiade : « Bien fait pour Socrate ! », semble-t-il dire. Les Nuées tiennent de ce qu’on appelait à l’époque soviétique un « donos », une délation directe ou camouflée. Lorsque Socrate fut condamné à boire la ciguë mortelle, ses juges reprirent curieusement les accusations de Strepsiade. Il n’empêche qu’il est rare, dans une pièce digne de ce nom, que l’un des personnages soit détenteur de la vérité absolue. Ainsi en est-il du conflit entre Strepsiade et Socrate ; il y a une part de vérité dans le raisonnement du premier, mais une chose est certaine : jamais le philosophe n’aurait mis le feu à la maison de Strepsiade, jamais il n’aurait porté plainte contre lui auprès des « autorités ».

Nous savons que, d’un point de vue historique, la victoire a fini par revenir à Socrate. Nous vivons dans l’univers du scepticisme, de la liberté de pensée, de la critique des valeurs traditionnelles, dans un monde globalisé. Il a fallu payer pour cela un prix très élevé, certains continuent même de le faire, mais ce monde-là est à mes yeux plus passionnant et agréable que celui de Strepsiade. Si celui-ci l’avait en fin de compte emporté, nous vivrions aujourd’hui dans des communautés de gens honnêtes, laborieux, patriarcaux, amoureux de leur patrie, qui ne souhaitent rien savoir des pays lointains ni de l’univers, et qui vivent entourés de barbares haïssables et dangereux. Il n’y aurait pas de place pour Socrate dans ce monde, ni même trace de lui. Cependant, il a suffi que son école soit ouverte une seule fois pour qu’elle ne puisse plus jamais disparaître, quand bien même eût-elle été brûlée des centaines de fois. Notre Socrate à nous, Lituaniens, ce fut Vytautas Kavolis. Pas de Platon, d’Aristote ou de Xénophon parmi nous, mais il nous appartient, sans fausse modestie, d’être des Phédons, Phèdres ou Critons, des disciples chargés de diffuser les idées de notre maître et de défendre sa mémoire.

Malheureusement, comme à l’époque soviétique, il me faut reprendre dans la Lituanie d’aujourd’hui les dernières paroles de Socrate chez Aristophane : « J’étouffe ». Et Kavolis devrait sans doute tout comme moi les répéter. La plupart de nos intellectuels connus se sont engagés, ou commencent à le faire, dans la voie de Strepsiade plutôt que dans celle de Socrate, en dépit des leçons deux fois millénaires. On parle de valeurs traditionnelles lituaniennes, prétendument opposées et hostiles aux douteuses valeurs européennes et globalistes. Le « globalisme » ne serait qu’un prête-nom du capitalisme rapace, qui répond aux intérêts de « forces internationales obscures ». Bien qu’on ne les nomme pas de façon plus précise, l’allusion aux Juifs (par exemple, George Soros) est parfaitement claire. Ces « forces » s’emploient délibérément à détruire les peuples, en premier lieu le peuple lituanien. À en croire le philosophe Arvydas Juosaitis, plus il y aura de tolérance, moins il y aura de Lituanie, les cultures, les races étrangères finiront par nous submerger ; notre littoral ambré et sacré se verra inondé de migrants de toute sorte, dont nous avions plus ou moins réussi (pas complètement, bien sûr) à nous protéger avec la dernière énergie sous le régime soviétique. Un autre de nos philosophes, Vytautas Radzvilas, parle d’« endoctrinement général », de lavage des cerveaux, d’« eurocollaborationnisme », lequel se distinguerait peu du collaborationnisme pratiqué à l’époque de l’URSS, et serait peut-être même pire dans la mesure où le peuple lituanien disparaît aujourd’hui plus rapidement. Le philosophe Romualdas Ozolas donne quant à lui sa bénédiction aux groupes xénophobes qui non seulement partagent les habitants du pays en Lituaniens et non Lituaniens, mais les Lituaniens eux-mêmes en bons et mauvais, véritables et cosmopolites, voire en « patriotes génétiques » et « traîtres génétiques ». Le Lituanien véritable est celui qui n’aime pas ou qui, mieux encore, déteste Russes, Polonais et Juifs, ainsi que les occidentaux en général, sa sympathie n’allant tout juste qu’aux Palestiniens (on peut aisément imaginer ce que nos patriotes diraient d’eux s’ils y étaient confrontés dans la vie quotidienne, comme cela a été le cas avec les Tchetchènes). Le parlement lituanien, sans craindre d’être la risée de l’Europe, adopte des lois interdisant d’écrire dans les passeports la lettre « w »[1], de diffuser des informations d’ordre sexuel, tandis que ceux qui prétendent combattre pour la liberté caillassent les gay pride (mais surtout pas les défilés de sympathisants nazis, Dieu les en préserve !). Encore un peu, et certains de nos députés inciteront à mettre le feu à des écoles.

Leonidas Donskis, l’un de nos quelques intellectuels n’ayant pas encore renié le serment de Socrate, demande à haute voix : que nous est-il arrivé ? Rien de spécial, à vrai dire. Des tendances analogues se manifestaient déjà à l’époque de Sajudis[2], mais l’aspiration à la liberté était alors si forte et enflammée qu’on ne souhaitait pas le remarquer. Le système soviétique a été répudié non pas seulement parce que, de l’avis général, il représentait un danger funeste pour notre peuple. Premièrement, son inefficacité économique poussait à renforcer l’empire et condamnait la Lituanie à la pauvreté, à une arriération sans issue. Deuxièmement, il limitait honteusement la parole, la liberté de pensée et de conscience, encourageant le mensonge et le conformisme. Troisièmement, il nous isolait du reste du monde, c’est-à-dire des idées neuves, des acquis scientifiques, nécessaires à l’amélioration du quotidien. D’un autre côté, l’existence du peuple lituanien en tant que tel n’était plus menacée, du moins depuis la période stalinienne : la preuve en est que ni le peuple ni sa langue n’avaient disparu, et il n’avait pas non plus diminué en nombre au cours d’un demi-siècle. Sous Staline les considérations de classe l’emportaient sur celles de nationalité ou de peuple, par la suite c’est le pragmatisme qui prit le dessus : si tu n’opposes pas de résistance au régime, libre à toi de faire carrière quelle que soit ton appartenance nationale ou ethnique. Il en allait tout autrement de la mentalité et de la morale qui devaient rester dans l’orbite soviétique. Force est de dire que, dans ce domaine, la réussite ne fut pas des moindres : les subordonnés, quelle que fût leur langue, se voyaient inculquer une mentalité primitive, étroite, dont la xénophobie et la haine des « cosmopolites ». Cela a contribué à conserver un peuple lituanien parfaitement au goût de nos pseudo-intellectuels. À l’époque de Sajudis il était plus facile de mobiliser les gens en mettant en exergue le facteur national, qui requiert moins de réflexion profonde : la majorité réagit automatiquement, ou presque, au sentiment de dignité nationale, noble par définition. L’enthousiasme de ces années-là était de belle facture, les victimes avaient droit à un grand respect. Mais on voit aujourd’hui le revers de la médaille. Un demi-siècle (peut-être un peu plus si l’on tient compte de la période d’autoritarisme d’Antanas Smetona[3]) n’a pas suffi à faire triompher l’intellectualisme « socratien » en Lituanie. Les gens ont pris l’habitude de se contenter des catégories nationalistes, perdu le désir et la faculté d’admettre qu’il existe d’autres valeurs plus importantes. Un nationalisme primitif, dénué de tout esprit de réflexion, l’a emporté ; c’est la victoire de Strepsiade, le culte de son propre demos, la perpétuation du provincialisme, du repli sur soi, d’autant plus que la Lituanie a toujours été et demeure une société agraire. À cela il convient d’ajouter des phénomènes historiques récents, tels que l’aggravation de l’inégalité, une corruption inédite, la crise économique et la frustration des aspirations consuméristes (toutes choses qui, en leur temps, avaient favorisé l’avènement du nazisme et, en partie aussi, du communisme). Il n’est pas exagéré de supposer que la plupart des intellectuels lituaniens qui emboîtent le pas à Strepsiade n’ont jamais été des intellectuels au sens véritable du terme, mais plutôt des carriéristes qui, frustrés dans leur ambition de trouver une place idoine au sein de la société d’aujourd’hui, ont épousé la frustration des masses. Notons qu’ils ne sont pas les seuls dans ce cas. La xénophobie agressive, l’isolationnisme, le cléricalisme le plus sombre sont nettement visibles en Pologne, peut-être même davantage qu’en Lituanie, où l’Église est moins influente et moins orientée à droite. Certes, il existe aussi en Pologne une puissante contestation de ces phénomènes, grâce à des intellectuels de la taille d’Adam Michnik, Andrzej Wajda et d’autres qui sont capables d’analyse et de résistance. La situation est toutefois pire en Hongrie et Slovaquie, où les vocations fascisantes ont accédé au pouvoir en raison d’une faible opposition.

Mais limitons-nous au monde lituanien. Il nous est enjoint d’aimer la patrie, le peuple et la « lituanité ». Personnellement, j’ai bien entendu à cœur l’épanouissement de la langue et du peuple lituaniens, car je ne suis pas simplement un essayiste mais avant tout un poète : le destin de la parole lituanienne ne m’est donc pas indifférent, il est essentiel pour moi d’avoir un lecteur maintenant et plus tard. Je ne puis cependant admettre qu’il faille aimer la patrie, le peuple, la lituanité tels que se les représentent la plupart de nos prétendus philosophes. Les aimer, un point c’est tout. Il faut croire qu’à leurs yeux le peuple est trop faible et falot si la perdition le menace dès lors qu’il ne sera pas entouré d’une enceinte, pour ne pas dire de barbelés. Et pour ce faire, il faut lui produire des ennemis. Il est aujourd’hui une doctrine en vogue en Lituanie, celle de Carl Schmitt, penseur proche du nazisme, même chez ceux qui n’ont jamais entendu ce nom. Selon lui, l’idée d’ennemi serait la seule capable de consolider, de cimenter un peuple, une société. Les représentants du pouvoir soviétique comptaient indéniablement parmi les bons élèves de Schmitt, bien qu’ils n’eussent pas non plus entendu parler de lui. De même, nombreux sont ceux chez nous qui ne croient pas que la Lituanie puisse survivre si elle ne forge pas sa propre image d’un ennemi. Impossible pour eux de concevoir que le reste du monde n’est peut-être pas si mauvais que ça, que la politique mondiale ne nous est pas forcément nuisible. Vytautas Radzvilas assure qu’en ayant intégré l’Union européenne, la Lituanie perd peu à peu sa qualité d’État et le peuple se voit priver de conscience nationale. L’UE est à ses yeux synonyme de destruction. Aussi paradoxal que cela paraisse, je suis en partie d’accord avec lui, à condition de parler d’une déconstruction de la conscience étatique et nationale propre au dix-neuvième siècle, à l’époque d’Antanas Smetona. Cette conscience anachronique, mise en hibernation sous le régime soviétique, il est grand temps de la détricoter pour faire place au sentiment national et étatique qui est celui des Allemands, des Anglais ou des Français d’aujourd’hui, au lieu de ce qui est prôné, inculqué par Radio Maryja en Pologne ou par les Douguine et Prokhanov[4] en Russie. « Je n’ai pas pour adresse ma maison ou ma rue, mais l’Union européenne »[5], ironise Radzvilas. C’est pourtant vrai : mon adresse n’est pas une petite Lituanie ratatinée, à l’écart de tous, haïssant et craignant ses voisins, mais une Lituanie ancrée dans l’Europe et dans le monde. L’intérêt de l’État lituanien, c’est de s’intégrer au réseau global, où s’incorporent aussi peu à peu nos adversaires traditionnels. L’Union européenne, quelles que soient les crises traversées par elle, change et s’accroît, ayant pris parti pour Socrate et non pour Strepsiade. C’est pure démagogie que de l’assimiler à l’URSS, tout Lituanien sait fort bien ce qui distingue la Kolyma de Londres et de Dublin. Le concept même de peuple est en train d’évoluer. Tout d’abord, Internet et les voyages aériens ont affaibli le lien entre peuple et territoire ; il est aujourd’hui possible d’être Lituanien, de prendre activement part à la vie de la Lituanie, tout en habitant sur un autre continent. À cet égard, il convient de donner une solution raisonnable au problème de la citoyenneté lituanienne. En second lieu, la nationalité n’est pas une question d’origine mais elle relève d’un libre choix. Beaucoup sont horrifiés à l’idée que l’on puisse tenir pour Lituanien un Noir ou un Vietnamien qui vit en Lituanie, a obtenu la citoyenneté, remplit les obligations qui en découlent et parle notre langue ; pourtant, cette approche humaniste et moderne est la seule concevable. Et elle n’a d’ailleurs rien de très nouveau : l’existence de diasporas juive ou irlandaise ne nuit en rien à Israël et à l’Irlande ; de même, les grandes communautés italienne et grecque à l’étranger n’ont pas entraîné la mort de l’Italie ou de la Grèce. D’autre part, les pays européens ont accueilli un nombre substantiel d’émigrés, sans qu’un seul peuple d’Europe soit menacé de disparaître malgré tous les problèmes que les racistes se plaisent à hypertrophier. Bien au contraire, certains de ces pays auraient pu s’effondrer économiquement sans le travail des immigrés.

Il existe par ailleurs un complexe d’ordre psychologique, que l’on peut appeler « fétichisme de l’indépendance ». Un étatisme autonome, libre de toute limitation, est tenu pour la valeur absolue, bien plus importante que la démocratie, l’humanisme ou le bon sens tout court. On s’emploie à soutenir cette idée tant sur le plan émotionnel qu’au niveau des liturgies extatiques ; toute tentative de la nuancer ou de la mettre en doute est aussitôt taxée de trahison passible de châtiment, car il n’est pas permis, nous dit-on, de profaner les exploits et le martyre du peuple. À mes yeux, l’indépendance n’est pas une fin en soi mais un moyen d’assurer la prospérité des citoyens, un moyen nécessaire, aussi ai-je soutenu durant toute ma vie l’idée d’une Lituanie indépendante. Cependant, l’indépendance sans limitation aucune est pratiquement impossible et pour le moins nocive, étant une construction mentale anachronique, empruntée aux rêveurs du dix-neuvième siècle. Un futur se dessine, aussi éloigné puisse-t-il être encore, où les États indépendants feront place à des unions globales, sans pour autant effacer toute frontière entre les peuples, les langues, les traditions. Aujourd’hui, une indépendance absolue semble n’être l’apanage que de la Corée du Nord, tous les autres pays, y compris les États-Unis et la Russie, restreignent plus ou moins leur liberté d’action en tenant compte d’intérêts autres que les leurs (quand ils ne le font pas, ils sont légitimement montrés du doigt). Libre à quiconque de vouloir vivre dans une Corée du Nord idéalement indépendante, mais ne venez pas le proposez pas à notre peuple. D’une façon générale, ériger l’État en fétiche, en idole, apparaît comme inacceptable dans la mesure où cela enfreint le premier commandement que doit respecter tout chrétien et simplement tout homme doué de raison. Les émotions et les rituels sont des méthodes dangereuses, déjà utilisées par le nazisme et le stalinisme. L’État moderne affirme son droit d’exister en se fondant non pas sur les exploits et le martyre des ancêtres, mais sur une économie et des administrations, y compris municipales, qui fonctionnent efficacement. Sur ce plan, il y a malheureusement peu de choses dont nous puissions nous enorgueillir en Lituanie.

La xénophobie et l’isolationnisme influencent manifestement nos rapports avec les voisins. J’ai déjà souligné, à plus d’une occasion, le danger de la « triade lituanienne », cette sorte de triangle des Bermudes où se déploie notre discorde avec les Russes, les Polonais et les Juifs, plus exactement avec la Russie, la Pologne et Israël. Dans les rapports avec les Polonais de la région de Vilnius, c’est l’obstination des uns qui nourrit celle des autres, le refus de tout compromis. Cela remonte à 1939, lorsque Vilnius et sa région furent rattachés à la Lituanie et que nombre des habitants étaient prêts à accepter l’appellation de Lituaniens, à condition de préserver leur langue et leurs liens avec la culture polonaise. Il s’agissait là d’une forme de conscience nationale complexe, caractéristique d’hommes tels que Mykolas Romeris, mais d’autres avaient un sentiment national peu marqué ou bien étaient des Polonais sans origine lituanienne. Quoi qu’il en soit, cela n’aurait pas dû fournir prétexte à une discrimination des uns ou des autres. Cependant, on procéda dès 1939 à une lituanisation de cette région sans égard aux différentes particularités, aux formes de conscience nationale plus ou moins élaborées, et cela se poursuivit même à l’arrivée des nazis. Résultat : les habitants de la région de Vilnius choisirent par dépit la polonité au lieu de la lituanité primitive qu’on prétendait leur imposer. Certes, il y avait d’autres raisons, mais il ne fait aucun doute que la faute en revient essentiellement aux patriotes trop bornés. Aujourd’hui, certains de nos politiciens considèrent que les Polonais et d’autres minorités ethniques sont par définition déloyaux et que les dirigeants des communautés nationales constituent tout bonnement une « cinquième colonne ». Il me semble toutefois que même les adeptes d’un tel point de vue, à mon sens erroné, devraient comprendre qu’il est dans l’intérêt de l’État de faire diminuer cette prétendue cinquième colonne, et non d’en accroître les rangs. Il convient non pas de repousser les minorités nationales, de s’en prendre constamment à elles en soulignant leur hostilité, leurs « mauvaises intentions », mais bien au contraire de les attirer par différents moyens sagaces et pertinents, y compris en leur accordant certains avantages.

Pour ce qui est des rapports avec les Juifs, rien de nouveau sous le soleil. Toujours la même hostilité à l’égard d’Efraim Zuroff[6], les mêmes tentatives de justifier la théorie de « double génocide », la même incantation : « Cessez de nous traiter de peuple qui exécutait les Juifs ». Malheureusement, la pratique des dernières années permet encore de considérer les Lituaniens comme les avocats des assassins de Juifs. Quelle que soit l’opinion que l’on puisse avoir de Zuroff, il a raison de dire que les Lituaniens, contrairement aux Croates, n’ont à ce jour condamné aucun meurtrier de Juifs. Bien plus, il est tacitement admis par la société et les tribunaux que ce genre d’affaires doit être ignoré. Nous ne sommes pas assez mûrs pour comprendre qu’il est inadmissible de justifier et soutenir un criminel pour le simple fait d’être un Lituanien « de souche », donc par essence un patriote, alors que ses victimes et les parties civiles ne sont pas lituaniennes. Je ne cesserai de répéter que deux grandes erreurs ont été ici commises, deux erreurs qu’il faudra tôt ou tard corriger. La première tient au fait que la Lituanie actuelle refuse de répudier sans réserve les traditions du gouvernement provisoire de 1941, lequel ne se distinguait en rien des gouvernements pronazis de Tiso en Slovaquie et de Pavelic en Croatie : aucun historien n’oserait les qualifier de phénomènes positifs. Fussent-ils mus par des considérations subjectivement patriotiques, on ne peut honorer comme des patriotes ceux qui ont causé à leur pays un préjudice énorme, dont nous continuons de subir les conséquences. En réalité, ils ont fait plus de tort à la Lituanie que n’importe quel autre ennemi. Imaginons, selon le principe de l’histoire « alternative », que la Lituanie ait été libérée en 1944 par les alliés occidentaux et que ceux-ci aient ramené avec eux Stasys Lozoraitis, chef nominal du pays à cette époque. Nul doute qu’il aurait fallu, bon gré mal gré, faire le procès des membres du gouvernement provisoire, tout comme on jugea en France Pétain et les membres de son gouvernement. Pétain était lui aussi un patriote qui se distingua dans la Grande guerre et qui voulait préserver l’indépendance de la France, fût-ce au prix d’une alliance avec Hitler. Certains membres du gouvernement provisoire lituanien auraient peut-être été acquittés, mais aucun d’entre eux n’aurait certainement été décoré, ni n’aurait reçu une haute distinction. Je rappelle qu’au lendemain de la guerre Lozoraidis se désolidarisa d’eux. La seconde erreur a été une inflation du concept de génocide, qui efface toute différence entre la shoah et les autres crimes du totalitarisme (inflation d’ailleurs encouragée par les émigrés lituaniens avant même que le pays n’accède à l’indépendance). Le musée du Génocide, qui se trouve au cœur de Vilnius, devrait plutôt s’appeler, par exemple, musée des Crimes du communisme, car sinon il en résultera continuellement des tensions et des frictions contraires au bon sens, voire nuisibles aux intérêts de la Lituanie.

La question la plus complexe est celle des rapports avec la Russie, étant donné que cette dernière donne aujourd’hui des raisons de se méfier d’elle. Il faut toutefois se garder de pousser trop loin les choses et éviter ainsi un retour de boomerang. Des dizaines de politologues et journalistes lituaniens ont pour spécialité la dénonciation de la Russie, tout comme celle des supposées prétentions des Polonais de Vilnius et des Juifs. À les en croire, les intérêts de la Russie ont toujours été hostiles à ceux de la Lituanie, il ne pouvait et ne peut en être autrement ; les Russes n’ont en aucun cas été victimes du stalinisme, ils en sont tous des adeptes et des continuateurs invétérés. Il est également suggéré que le stalinisme est cent fois pire que le nazisme. De ce point de vue, toute action de la Russie est source de mal et il ne saurait en aller différemment. Chaque ennemi de la Russie, aussi irresponsable et incompétent soit-il, voire peu civilisé, devient automatiquement un ami proche de la Lituanie. Quand la chance sourit à la Russie, c’est terrible pour nous; dès qu’elle lui tourne le dos, c’est un grand bonheur. Pour cette raison même, nous en voulons à l’Occident naïf et égoïste qui avait failli se réconcilier avec la Russie, en nous vouant par conséquent à un sort indéterminé mais certainement horrible. Tout ceci me rappelle une caricature récente dans un magazine polonais. Deux hommes sont assis sur le toit d’une maison encerclée par les eaux, l’un dit à l’autre : « Mon Dieu, qu’est-ce que ce Poutine va encore inventer ! » Mon pronostic est quelque peu différent : des raisons d’ordre économique et démographique finiront par contraindre la Russie à se délivrer des relents de stalinisme, en dépit des virages désagréables pouvant encore se présenter sur cette voie. Il est permis d’espérer que la Russie trouvera une issue comparable à celle que  Mustapha Kemal choisit autrefois pour la Turquie. Ce pays ne rêve plus d’empire et ne représente plus un danger mortel ni pour les Bulgares et les Serbes, ni pour les Grecs et les Arméniens. Il est d’ailleurs membre de l’OTAN, au côté des Grecs qu’il combattait récemment encore et auxquels l’oppose toujours un différend sur Chypre. Une Russie semblable à la Turquie de Kemal répondrait aux intérêts des hommes politiques, lituaniens et autres, qui ne savent qu’être en conflit perpétuel. Il ne faut pas que notre incessante méfiance et les éternels griefs fassent obstacle à l’avènement d’une telle Russie, sans compter que les règlements de compte interminables avec les Russes et l’exhibition des vieilles blessures finissent par lasser une majorité de nos concitoyens.

Revenons à Aristophane. Que reste-t-il à faire dans la présente et si peu joyeuse situation ? Diffuser et défendre son opinion, aussi vilipendée soit-elle par les gens ou du moins par une majorité d’intellectuels. Créer des cercles restreints mais persévérants, un petit nombre d’écoles décentes. On me rétorquera sans doute : « Vous qui réclamez de la tolérance, vous en manquez envers nous, envers les patriotes authentiques de la Lituanie ». En aucun cas. Il s’agit seulement de refuser la violence faite aux uns et aux autres, d’instaurer enfin les règles d’une vraie pratique démocratique. On peut ne pas aimer les gays, mais il est inacceptable de les injurier et de leur jeter des pierres. On peut se prononcer contre l’immigration mais non pas humilier les immigrés, les frapper et les déporter brutalement. Il est licite de préconiser sa propre politique, mais on ne saurait crier jour et nuit que les adversaires de cette politique ne sont que des traîtres et des agents étrangers qui n’ont pas leur place en Lituanie. Oui à la discussion (quitte à tenir l’opinion d’autrui pour une erreur et un anachronisme), non à la discrimination. Quant à ceux qui voudraient imposer un ordre fascisant, néototalitaire, il leur faudra tenir compte du mécontentement de Bruxelles mais aussi se heurter à la désobéissance civile, à la résistance de la société. Summa summarum je demeure néanmoins optimiste : après la restauration de l’indépendance, après la transformation économique et politique, le temps viendra de transformer les esprits. C’est à tous qu’il appartient d’y contribuer, sans céder devant ceux qui tentent de nous inculquer une mentalité antédiluvienne.

 

2011  (Traduit par Henri Abril)

 

 

 

[1] Cette lettre n’existant pas dans l’alphabet lituanien, la mesure va manifestement à l’encontre de la graphie des noms polonais.

[2] Sajudis : organisation politique et sociale qui, en 1988-1990, prit la tête du mouvement de libération devant conduire à l’indépendance de la Lituanie.

[3] Antanas Smetona, chef de l’Etat lituanien en 1919-1920 et 1926-1940, pratiquement dictateur à partir de 1929.

[4] Radio Maryja : radio catholique, franchement nationaliste. Alexandre Douguine, sociologue, et Alexandre Prokhanov, journaliste et écrivain, sont deux nationalistes particulièrement virulents.

[5] Paraphrase d’une chanson populaire dans l’URSS finissante : « Je n’ai pas pour adresse ma maison ou ma rue, mais l’Union soviétique ».

[6] Efraim Zuroff, chef du Centre Simon Wiesenthal à Jérusalem, est particulièrement critique envers les États baltes jugés trop indulgents pour ceux qui participèrent à la « shoah par balles ».

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