Henri Abril : Traduire Pouchkine en français

 

 

Vice congénital : toute traduction poétique est d’abord, avant même d’avoir été conduite à son terme, l’aveu d’un échec, d’une frustration — elle ne sera pas l’original, jamais ne pourra s’y substituer. Le poème est unique, figé devant l’éternité ; ses traductions peuvent proliférer ad infinitum, au gré des individualités, des générations, des époques. Ce truisme a pour mérite essentiel de rappeler les traducteurs à une salubre humilité. C’est d’ailleurs à travers l’ensemble des traductions possibles et existantes qu’on a le plus de chances d’appréhender un poème, de saisir au mieux sa plurivocité sémantique et formelle, avec au bout l’unique solution adéquate, définitive pour le lecteur : apprendre la langue de l’original pour pouvoir lire Vallejo en espagnol, Mandelstam en russe, Georg Trakl en allemand.

Cependant, si les pertes inévitables dans tout transfert d’une langue à une autre sont plus ou moins grandes selon le degré de conceptualisation, de métaphorisation, d’imprégnation intuitive, selon l’écart des traditions et des systèmes poétiques, etc., il reste que le cas d’Alexandre Pouchkine semble exceptionnel : bien peu de lui “ passe ” dans les traductions de sa poésie en français (et les tentatives ne manquent pas, depuis deux siècles déjà), ce qui explique sans doute en partie que l’un des cinq ou six génies poétiques de l’humanité demeure méconnu dans le monde francophone. Jean Cocteau constatait après et avant tant d’autres : « C’est le phénomène de Pouchkine qu’il ne se puisse communiquer en aucune autre langue que la sienne. Son charme s’exerce sur les Russes, de quelque bord qu’ils soient. Un tel culte peut s’appuyer seulement sur une musique, et puisque le sens nous en arrive fade, il faut donc qu’il s’y mêle quelque sorcellerie. Je la mets sur le compte d’une goutte de sang noir qu’il avait dans les veines. Le tambour de Pouchkine parle. Qu’on en change la frappe, il ne reste que du tambour ».

Ce n’est pas le lieu de chercher à percer ce “ sortilège ” qui, peut-être, continue de faire obstacle au passage de Pouchkine en français. Sans doute vaut-il mieux se fixer un objectif plus restreint, surtout appliqué, qui pourrait aider à lever une part du mystère.

Je voudrais d’abord suggérer que chez Pouchkine, comme chez la plupart des poètes “fondateurs”, le système poétique — mètre, rythme, instrumentation verbale, rimes, structure métaphorique, réseau sémantico-formel, etc. — fait entièrement corps avec la langue russe à son point de gestation miraculeux (ce n’est pas un hasard si Pouchkine est à la source non seulement de la poésie russe, mais aussi de la langue russe littéraire moderne). Le poème pouchkinien et la langue russe sont les deux faces de la feuille saussurienne, qu’il est a priori impossible de séparer. Il y faudrait peut-être une langue dans toute la fraîcheur et la vigueur de sa jeunesse : il m’est arrivé de voir en rêve Ronsard ou du Bellay traduisant Pouchkine : Ô vous, troupe légère / Qui d’aile passagère / Par le monde volez… Sans doute y a-t-il peu de cas semblables (du moins, dans les langues européennes) d’une telle indissociabilité du poème et de la langue qui l’a engendré (Dante et l’italien, Chevtchenko et l’ukrainien, Mickiewicz et le polonais…).

Pas de défaitisme, pourtant. Rien ne forcera le traducteur, s’il est lui-même poète, à abdiquer par avance devant les difficultés, aussi insurmontables soient-elles, pour se contenter de nous livrer une transcription le plus souvent juxtalinéaire (et pas forcément plus exacte que le poème « mis en forme »). Ne serait-ce que pour se jeter un défi à lui-même, il voudra passer outre à tous les arguments théoriques, à tous les échecs antérieurs, pour tenter de recréer le texte de départ et même de restituer dans sa propre langue la sonorité de la langue de l’auteur, comme le fit Louis Zukofsky du latin vers l’anglais :

       Non possum reticere, deae, qua me Allius in re… // 

       No postmeridian ray, dear girls, choir my Allius and ray…

S’il est un domaine où le commandement d’Isidore Ducasse ― « La poésie doit être faite par tous » ― s’impose sans réserve, c’est bel et bien celui de la traduction poétique. Je vais donc tenter, dans l’optique d’une telle réalisation plurielle, d’analyser ici plusieurs essais de transposition d’une seule et même poésie de Pouchkine. La somme des traductions, de leurs convergences et divergences, peut-elle permettre de pallier les carences ou lacunes de chaque interprétation isolée ? Mon choix s’est porté sur SEPT versions du poème suivant, que tout Russe connaît par cœur.

« Je vous aimais » lu en russe

 

Я вас любил: любовь еще, быть может,
В душе моей угасла не совсем;
Но пусть она вас больше не тревожит;
Я не хочу печалить вас ничем.
Я вас любил безмолвно, безнадежно,
То робостью, то ревностью томим;
Я вас любил так искренно, так нежно,
Как дай вам Бог любимой быть другим.

 

Première version (V1) : Nina Nassakina (Alexandre Pouchkine. Œuvres poétiques, Lausanne 1981)

Je vous aimais… et mon amour peut-être
Au fond du cœur n’est pas encore éteint.
Mais je saurai n’en rien laisser paraître ;
Je ne veux pas vous faire de chagrin.
Je vous aimais d’un feu timide et tendre,
Souvent jaloux, mais si timidement,
Je vous aimais sans jamais rien attendre…
Ah ! puisse un autre vous aimer autant.


Deuxième version (
V2) : Cyrilla Falk
(Poésie d’Europe, tome III, 1977)

Je vous aimais. Peut-être dans mon âme
L’amour n’est-il pas tout à fait éteint ;
Mais n’ayez plus à redouter sa flamme :
Je ne veux pas vous affliger en vain.
J’aimais sans nul espoir, j’ai su me taire,
Rongé de crainte ou bien de jalousie,
J’aimais d’un cœur si tendre, si sincère…
Dieu veuille qu’on vous aime encore ainsi !


Troisième version (
V3) : Naoum Mirski (
Slavistična revija, 1979)

Je vous aimais, et mon amour peut-être
Au fond du cœur brûle toujours un peu ;
Mais que jamais cela ne vous inquiète,
Je ne veux plus voir de peine en vos yeux.
Je vous aimais sans que rien n’en paraisse,
Sans un espoir, mais non sans jalousie ;
Je vous aimais avec tant de tendresse
Que puisse un autre vous aimer ainsi.


Quatrième version (
V4) : Jean-Luc Moreau (
A. Pouchkine. Œuvres poétiques, Lausanne 1981)

Je vous aimais : cet amour, dans mon âme,
Il se peut bien qu’il brûle encore un peu ;
Mais plus jamais ne redoutez sa flamme ;
Vous attrister n’est pas ce que je veux.
Je vous aimais sans espoir et sans plainte,
Timidement, jalousement parfois ;
Je vous aimais d’un tel amour sans feinte,
Que puisse un autre aimer si bien que moi.


Cinquième version (
V5) : Alexandre Karvovski
(Femme soviétique, 1981, 2)

Je vous aimais : l’amour, il se peut être,
N’est en mon cœur pas éteint tout à fait ;
Mais qu’à présent cela ne vous inquiète,
En rien je ne voudrais vous affliger.
Je vous aimais sans mots, ni sans chimères,
Rongé de crainte ou bien de jalousie ;
Si tendrement, d’une âme si sincère…
Plût au Seigneur qu’on vous aimât ainsi.


Sixième version (
V6) : Gemma Liuberian
(Kriterion, 1982)

Je vous aimais : peut-être cet amour,
Rien n’a pu faire en moi qu’il disparaisse ;
Mais n’ayez plus d’inquiétude à ce jour,
Je ne veux pas vous causer de tristesse.
Je vous aimais sans espérer vraiment,
Toujours muet, parfois jaloux quand même ;
J’aimais d’un cœur si pur, si tendrement,
Comme Dieu veuille qu’un autre vous aime.


Septième version (
V7) : Robert Sabatier
(traduction aimablement offerte par l’auteur, 1986)

Je vous aimais, et mon amour sans doute
N’est pas éteint dans ce cœur tout tremblant.
Restez sans peur, que rien ne vous déroute,
Que rien en vous ne s’attriste un instant.
Je vous aimais sans mots, sans rien attendre,
Et je souffrais d’être jaloux, transi,
Je vous aimais si sincère, si tendre,
Que Dieu vous aide et qu’il vous aime ainsi !

Mon analyse comparative se bornera, dans le cadre de cet article, à trois niveaux : rythme, rime, sémantique. Cela pour la coupe verticale. En horizontale, deux plans : les traductions vis-à-vis de l’original ; les traductions entre elles.

 

I. LE RYTHME. On sait que le rythme est un phénomène complexe qui met en jeu les structures profondes et leurs transformations, la combinaison et l’interaction de la mesure syllabique, des accents phonético-morphologiques et prosodiques, la syntaxe, etc. Seuls deux éléments sont abordés ici.

A. Décompte syllabique. Les sept traducteurs ont opté pour le décasyllabe en tant qu’équivalent le plus proche du pentamètre iambique russe, avec césure après la 4e syllabe (schéma 4-6) comme dans l’original. Cette solution métrique semble couler de source, d’autant qu’il s’agit d’un vers assez souvent employé dans la poésie française.

B. Répartition des accents. Ici se pose le problème théorique et pratique de la transposition du mètre syllabo-tonique ou syllabo-accentuel : peut-on rendre en français le schéma accentuel russe, c’est-à-dire les iambes, trochées et autres anapestes ? La réalisation n’est pas inconcevable. Il s’agira essentiellement d’une répartition idoine des mots, même s’il faut pour cela forcer et déformer un tantinet la diction naturelle (comme parfois dans les chansons), afin de faire ressortir l’iambe (V1 : Je vs aimáis… et món amr peut-être / Au fónd du coeúr n’est pás encóre éteínt) ou l’anapeste (Chagané, mon amoúr, Chagané / C’est du Nórd que ma roúte m’amène / Et je veúx te dépeíndre nos plaínes… (Essénine traduit par C. Falk).

Mais si on peut techniquement le faire, est-il judicieux et justifié de traduire en « syllabo-tonique » ? Le paradoxe veut en effet que les deux systèmes, russe et français, soient diamétralement opposés : l’accent de la langue russe est mobile mais le vers syllabo-accentuel russe fige les accents prosodiques en les plaçant à des intervalles réguliers et attendus ; en français, par contre, l’accent reste fixe sur la dernière syllabe des mots alors que le vers syllabique repose sur la mobilité des accents prosodiques (la césure, quant à elle, est un élément structurel du mètre). De même que les traducteurs russes n’ont pas traduit, sauf à titre d’expérience peu convaincante, en vers purement syllabique les poètes français (par exemple, Léonide Martynov inspiré par Siméon Polotski, poète russe « syllabique » du 18e siècle, pour traduire Le Bateau ivre de Rimbaud), de même il serait quelque peu forcé, artificiel de vouloir restituer le vers syllabo-tonique : il est si peu naturel en français, inexistant dans les siècles de poésie française que, telle une mécanique monotone, il assoupit le lecteur, entrave sa perception normale du poème. Le vers « accentuel » peut à la rigueur convenir à la chanson, ou plutôt à la chansonnette. Ailleurs, cela ne donnera qu’une scansion sans musique (tout comme la mise en musique châtre le poème, ainsi que le savait Victor Hugo).

Nos sept versions présentent les résultats suivants au niveau accentuel :

7   vers “iambiques” sur 8 : V1
5/8                                        : V5
4/8                                        : V2, V3, V7
3/8                                        : V4
1/8                                        : V6

Comment apprécier ces données ?

Tout procédé, pour être perçu comme tel, doit être régulier, systématique. De ce point de vue, seule est délibérément syllabo-tonique la version V1 (le 7e vers n’y boite que par le syntagme “sans jámais”). Et seule est délibérément syllabique la version V6. Ces deux traductions peuvent donc marquer, à ce niveau, l’écart minimal et maximal vis-à-vis de l’original. La bâtardise accentuelle des autres versions peut s’expliquer par le fait que les traducteurs ont inconsciemment reproduit (en général un vers sur deux) la mesure russe qu’ils avaient gardée dans l’oreille, sans toutefois s’interroger sur la pertinence de cet aspect de la traduction.

                                 OR    V1  //  V5  / V2, V3, V7  / V4  // V6

          [degré de rapprochement ou d’éloignement vis-à-vis de l’original. OR : oui, l’or étalon !]

II. LA RIME

A. Type d’alternance. Toutes les versions observent l’alternance féminine/masculine (F/M) (« Jalousie/ainsi » étant accepté comme une rime masculine selon la reconversion apollinarienne en rimes vocaliques et consonantiques). Rappelons cependant que les principes d’alternance M/F ne coïncident pas dans les deux langues : phonétique en français, phonético-accentuel en russe.

B. Mode d’alternance. Voyons en revanche comment ladite alternance est utilisée.

Six traducteurs ont choisi de suivre le schéma du poème russe Af – Bm – Af – Bm. La version V6 est seule à présenter l’ordre inverse : Bm – Af Bm – Af. Cela pourrait paraître secondaire, insignifiant (d’autant que l’écho au schéma russe est purement formel, les principes de la rime étant, comme nous l’avons dit, bien différents en français et en russe), mais on verra plus loin quel “atout” nullement négligeable V6 en a tiré.

C. Lexique de la rime. Deux aspects ont été considérés :

a) les mots (significations) du texte original qui se retrouvent à la rime dans la traduction française. Iři Levy, le théoricien tchèque prématurément disparu, assurait que l’art de la traduction poétique consiste, entre autres, à trouver justement au sein du texte de départ les mots mêmes de la rime. J’appellerai donc rime justifiée (RJ) celle qui a déniché ce mot, et rime cheville (RC) celle qui utilise un mot absent du texte original.

À cet égard, le tableau est assez satisfaisant :

7 RJ  sur 8  (1 RC) : V1, V4, V5
6 RJ  sur 8  (2 RC) : V2, V3, V6, V7

b) les convergences des rimes entre les traducteurs. Pour simplifier, j’ai comptabilisé les rimes originales (RO) qui n’apparaissent que dans une seule des versions françaises :

8 RO sur 8   : V6
5/8               : V4, V7
3/8               : V1, V3, V5 (fait/affliger est une rime plus qu’approximative)
2/8               : V2

Les deux couples les plus populaires sont âme/flamme (cheville classique),  jalousie/ainsi (rime peu conforme au canon classique mais admissible dans le système poétique moderne). Ce qui frappe surtout, c’est le net détachement de la version V6, la plus originale à cet égard grâce précisément à l’inversion de l’alternance M/F. De ce point de vue, nullement négligeable quand on a affaire à un grand nombre de traductions brodant dans un mouchoir, la solution choisie par V6 semble parfaitement justifiée.

          OR    V2  / V1, V3, V5  /  V4, V7  // V6

III. SÉMANTIQUE. Je ne m’arrêterai qu’à un aspect, analogue au précédent mais non plus circonscrit à la rime.

A. Les mots (semblables ou proches dans leur signification ou dans leur fonction sémantique ; par exemple, âme = cœur pour des raisons évidentes) issus du texte original ; les mots ou vers entiers qui n’y sont pas (chevilles). J’ai ainsi compté d’une part les mots (syntagmes) du poème russe absents dans la traduction (M1) ; de l’autre, les mots d’une version française qui ne figurent pas dans le texte de départ (M2).

V5 :  1 M1, 1 M2
V2 :  2 M1, 3 M2
V1 :  4 M1 (dont 1 vers entier), 3 M2 (dont 1 vers)
V4 :  4 M1, 4 M2
V3 :  5 M1, 3 M2
V6 : 3 M1 (dont 1 vers), 5 M2 (dont 1 vers)
V7 : 6 M1, 7 M2

(Le dernier vers de V4, omettant le “vous”, dérape vers une généralisation quelque peu vantarde, contraire à l’esprit du poème de Pouchkine ; le dernier vers de V7 est visiblement entaché d’un contresens)

Ce qui donne, toujours en proximité / éloignement par rapport à l’original :

OR     V5 / V2  // V1, V4, V3, V6  // V7

B. Singularité. En se fondant sur les termes identiques ou non utilisés chez plus d’un traducteur, on peut établir une sorte de coefficient d’originalité (singularité) par comptabilisation des mots ou des syntagmes qui ne se trouvent que dans une des traductions (MO).

10 M: V7
9 M:   V6
4 M: V4
3 M:  V1, V3
2 M:  V2, V5

Les versions V6 et V7 forment un groupe bien détaché quant au degré d’originalité lexicale, les plus proches entre elles étant les traductions V2 et V5, où même des vers et des pans entiers coïncident.

           V2, V5  / V1, V3, V4  // V6, V7

Il va de soi qu’une telle analyse ne prétend pas être exhaustive. Outre d’autres éléments des niveaux examinés, il conviendrait de s’attacher aux plans phonétique, instrumental, syntaxique, iconique, etc. Étudier par exemple la façon dont sont rendues ou omises les allitérations si importantes dans le poème de Pouchkine et qui contribuent à renforcer la récurrence syntaxique; comment les traducteurs ont restitué ou évacué les parallélismes syntaxico-sémantiques du deuxième quatrain.

Je ne crois pas cependant qu’il en résulterait — tant l’engrenage des éléments est logique et en quelque sorte prédéterminé — un tableau foncièrement distinct de celui qui résume les aspects analysés précédemment :

OR       V2  // V1, V5  / V3 / V4 / V7   // V6

Les versions les plus proches de l’original sont aussi les plus proches entre elles, à telle enseigne qu’il serait plus correct de figurer un entonnoir : plus la proximité de l’original est grande, moins il y a de champ pour manœuvrer et plus on risque de télescoper d’autres versions :

                                   V6

                          V3   V4   V7

                               V1  V5

                                   V2

                                   OR

Tout est simple en apparence. Mais c’est justement là que les choses se corsent. “Plus proche ou plus éloigné”, “plus ou moins original”, est-ce un critère suffisamment valable, pertinent ? (J’élude à dessein la notion de « fidélité », courante et banale en matière de traduction, mais inappropriée en raison de son imprécision définitionnelle et relevant davantage de la morale conjugale). Peut-on juger à ce niveau et dire que la traduction la plus proche est aussi la meilleure, du moins la plus adéquate ? Et sinon, à quoi l’analyse sert-elle ? En d’autres termes, l’analyse est-elle un développement argumenté, précis, circonstancié, de l’intuition propre à un bon lecteur de poésie, ou bien l’analyse et l’intuition ne se rejoignent-elles pas ?

Questions naïves, dira-t-on. Je ne les ai posées, quant à moi, que pour laisser au lecteur le mot de la fin.

Il y a essentiellement deux groupes de lecteurs d’une traduction poétique : ceux qui savent les deux langues, qui ont le poème original (russe) dans la tête et dans l’oreille ; ceux qui ne peuvent lire que les versions françaises. La perception a toutes les chances d’être faussée quand la lecture se double, en arrière-plan, du texte original. Pour ces lecteurs bilingues (une trentaine interrogés par moi), la traduction la plus proche (V2, V1) apparaît généralement aussi comme la “meilleure”. Le deuxième groupe de lecteurs est le plus nombreux et le plus important car c’est à lui que toute traduction est véritablement destinée. Autrement, à quoi bon traduire ?

L’occasion m’a donc été donnée de soumettre, sur une période de quatorze mois, les sept versions à une centaine de Français amateurs de poésie mais ignorant le russe, en leur demandant de livrer le tiercé, exercice français s’il en est, des meilleures versions selon eux. Leurs réponses coïncident grosso modo entre elles, mais… ont quelque peu tendance à renverser le classement précédent, à choisir les versions les plus “éloignées” de l’original (selon les critères examinés ici).

À votre tour de trancher.            

                                                                                          H. A. 

                                            publié dans la revue « Œuvres et opinions » (1988)

www.henri-abril.fr

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