Léonide Ivanovitch Dobytchine (1896-1936)…

Victor Eroféev :
Un véritable écrivain

dobytchine-667

On sait peu de chose de Léonide Ivanovitch Dobytchine (1896-1936), mais l’image qui se dégage de ces renseignements partiels est claire et attirante. C’est l’image d’un écrivain véritable : exigeant envers lui-même, cohérent, refusant tout compromis et toute compromission. À en juger d’après les mémoires des contemporains (V. Kavérine, en particulier), Dobytchine était conscient de sa propre valeur et portait un regard très critique sur l’œuvre de nombreux confrères de plume. Les écrivains de Léningrad, où il vécut les dernières années de son existence, craignaient quelque peu son intelligence sarcastique. De la littérature de l’époque, Dobytchine n’appréciait que la prose de Tynianov et de Zochtchenko, bien qu’il « chicanât » ce dernier pour des motifs personnels. Toujours d’après ces mémoires, il n’avait pas une haute opinion de la prose de Babel, la traitant d’« écriture de parfumeur ». Cette remarque permet de juger de son rapport au rôle de la forme dans une œuvre, problème qui eut son importance dans les discussions littéraires des années 20. L’« ornementalisme », caractéristique de la prose de toute une kyrielle d’écrivains (Pilniak, Zamiatine, etc.), ne satisfaisait de toute évidence pas Dobytchine par l’effet qu’il produisait superficiellement ; et Dobytchine eut raison, puisque, dans la perspective historique, c’est justement cette qualité de la prose des années 20 qui, après une flambée d’intérêt, vieillit le plus vite en tant que procédé stylistique : il porte la marque du temps, qui interdit aux œuvres rédigées à l’époque de cette manière d’exister de façon autonome en dehors d’elle. Dobytchine n’emprunta pas non plus la voie du langage parlé suivie par Zochtchenko, lequel, on peut du moins le supposer, lui semblait un procédé direct, qui distinguait l’auteur du narrateur, de sorte que l’auteur conservait une position haute et “propre”, tandis que le narrateur était dans une position “impropre”. L. I. Dobytchine eut une existence très courte et écrivit relativement peu : deux recueils de nouvelles et un roman, et c’est à peu près tout. Mais son « avarice » d’écriture mérite d’être déchiffrée. Elle est sûrement liée à l’exigence professionnelle qu’il mettait en avant ; mais il peut y avoir une interprétation complémentaire : il était l’écrivain d’un seul et même thème, et il cherchait avec insistance à le développer, ce qui n’était pas si simple, loin de là. Ce thème, il en a parlé dès ses débuts en littérature, qui paraissaient prometteurs. En 1924, dans le journal Le Contemporain russe, édité avec le soutien actif de Gorki et connu pour la haute tenue de ses publications, Dobytchine fit paraître un récit : Rencontres avec Lise. Il y parle d’un « patelin » perdu d’après la révolution, où les rues bordées de maisons branlantes ont déjà été solennellement rebaptisées, où le club du bataillon disciplinaire monte une pièce « antireligieuse », où le romantique héros Koukine va à la bibliothèque prendre « quelque chose de révolutionnaire » ; mais la signification de ces transformations, selon la pensée de Dobytchine, reste superficielle, on ne touche pas aux fondements de la conscience, laquelle continue d’opérer sur les bases anciennes et avec des concepts séculaires (les pommes cuites des vendeuses à la criée, la cuvette bleue à fleurs jaunes, la comparaison d’un filet et d’un encensoir, rien de tout cela n’est fortuit ; ce ne sont pas seulement des éléments signifiants du mode de vie, ce sont aussi les piliers inébranlables de l’existence). La dualité, ou la « coupure en deux », est une marque de l’atmosphère des récits dobytchiniens, où deux mondes se sont rejoints avec leurs caractéristiques propres : les églises et les encensoirs – et les marches révolutionnaires. Or ce n’est pas pour une confrontation héroïque, – ça, c’est le lot des utopistes forcenés, – mais pour une cohabitation opportuniste. L’homme moyen, sentant la force du pouvoir, est content d’enfiler des habits neufs, il étudie avec plaisir le nouveau lexique et mime les manières d’un temps inconnu. La position de Dobytchine peut passer pour une imitation des grimaces de la NEP, comme on en a vu des exemples dans la littérature des compagnons de route ; toutefois, l’auteur voit dans cette mascarade quelque chose de plus grand. Le conflit grandissant entre lui et son temps est lié à l’inaltérabilité du narrateur-observateur, qui suit, avec une tension grandissante tempérée d’ironie, le processus de mutation de l’homme moyen. Les doutes qui saisissent l’écrivain transparaissent, aussi curieux que cela soit, dans la signification même qu’il donne à l’élément liquide dans son œuvre : l’eau ne fait pas que dénuder les corps, elle met à nu les âmes aussi, elle est attirante et dangereuse, érotique et mortelle. L’eau en tant qu’élément s’oppose, quoique de manière allusive, au feu, à la flamme révolutionnaire, à la force élémentaire de la mutation. L’eau inonde tout ce feu et le noie. Dans le récit Eryguine, le héros ressemble à Koukine (d’ailleurs, tous les personnages de Dobytchine sont interchangeables), sauf qu’il vise plus haut : il veut devenir écrivain. On le soutient, on l’encourage, bien que le contenu de ses récits « révolutionnaires » soit ouvertement du cabotinage, du « baratin ». On a ici un des rares cas où l’auteur affirme son point de vue sans cacher ses sarcasmes à l’égard de l’adaptabilité en matière littéraire. (Entre parenthèses, soulignons le fait que les récits de Dobytchine portent comme titre le prénom ou le nom d’un des personnages : Kozlova, Eryguine, Savkina, Lydia, Sorokina, Léchka, Konopatchikova : c’est presque tout le premier recueil de Dobytchine, Rencontres avec Lise, paru en 1927. Le rôle des noms est extrême ; et on ne sait pas trop si le personnage représente son nom, ou si le nom représente le personnage. Les noms sont « parlants », quoique pas autant que chez Gogol ; ils créent une atmosphère de tristesse et de vie pesante ; sur ce plan, ils sont véritablement ontologiques.) Le critique littéraire N. Stépanov salua la parution du recueil Rencontres avec Lise dans un article du n° 11 de la revue Zvezda (L’Étoile) de 1927. Il y trouve une originalité dans leur « manière stylistique » ; il y voit des « fragments de chronique, où des détails fortuits, inutiles à première vue, (convaincants par leur côté “photographique”), donnent des “tableaux” sans sujet réel de la vie provinciale ». Comme particularités du style de Dobytchine, il cite : «l’abstraction », le non-dit, l’absence d’éléments de liaison entre un moment de la narration et un autre, l’illusion d’objectivité des « notes prises au hasard ». Et il remarque que « les événements, les gens et les objets sont mis sur un même niveau, “égalisés”.» N. Stépanov a fait des observations assez justes, mais il évalue la prose de Dobytchine dans le champ restreint d’une « description de mœurs ». Pour Dobytchine, les mœurs ne sont, bien évidemment, que le point de départ d’une réflexion philosophique sur le sens de la vie, dans laquelle il trouve, de son point de vue, beaucoup d’absurde. Le nouveau littérateur n’était pas un objet facile pour la critique. Même N. Stépanov a été abusé par la « pseudo-description des mœurs ». Les autres critiques, sans chercher plus loin, virent dans la prose de Dobytchine un signe de divergence avec l’époque. En 1931, après la publication d’un deuxième recueil, Le portrait, O. Reznik écrivit dans la Gazette littéraire une notule intitulée Un livre honteux : « … les minables personnages et les noyés submergent le livre… Bien sûr, il est question de petits-bourgeois, de gens moyens, de restes de l’univers petit-bourgeois, mais selon Dobytchine le monde n’est empli que de puanteur, de suie grasse, de fétidité qui composent la marque de l’époque… » Le recueil du Portrait est plus qu’à moitié constitué de récits du précédent recueil, cependant dans des récits tels que Je vous en prie, Le jardin, et surtout Le portrait, on sent quelque chose de vraiment nouveau par rapport au premier livre. Le jardin est saturé de néologismes de l’époque ; ils semblent constituer par eux-mêmes le contenu du récit. On y trouve pêle-mêle : délégatki (représentantes élues), profoupolnomotchennyï (délsynd ou délégué syndical), OkrSPS (Station médico-prophylactique régionale), rabotpros (perséd ou personnel éducatif), médsantroud (travméd ou travailleur médico-sanitaire), pensionerka (la pupille de la nation), OkrMBIt (Institut régional médico-hospitalier), konartdiv (division des artilleurs à cheval), assenoboz (chariot d’assainissement), le volleyballeur, le secgén (secrétaire général), et enfin cette résdépcule (responsable du département de la culture) qui exige des baigneurs barbotant dans l’eau (toujours l’élément liquide !) qu’ils soient «tous en maillot de bain». Et au milieu de ce jardin lexical se dresse la poétesse Lipets, dont les vers sont publiés dans le journal du jour : Par les sirènes est accueilli le jour. Les travailleurs… Le portrait est, en vérité, plutôt une esquisse qu’un récit, comme un roman en préparation. Pour la première fois, Dobytchine quitte la narration objective et utilise la narration à la première personne ; de plus, le « je » qui s’exprime dans Le portrait est celui d’une jeune fille, c’est un regard d’adolescente, et un regard distancié, ce qui sera le propre du futur roman. « – Vous m’êtes étrangère, – dit Prokhorova. – Mais vous me plaisez. – Je suis contente, – remerciai-je. » Il n’est pas difficile de comprendre la colère d’O. Reznik : Dobytchine donne la parole, en 1931, à un « élément étranger », et de surcroît charmant, et amoureux à la manière des jeunes filles, et pas n’importe quelle fille, mais celle d’un médecin. L’époque a aboli toutes les merveilles pour être merveilleuse elle-même, et tous les miracles pour être elle-même un miracle. La magie doit être scientifique. Comment ne pas évoquer M. Boulgakov lorsqu’on lit ceci dans Le portrait : « Ali-Vali se trancha la tête. Il la posa sur un plat et, bracelets tintants, la transporta entre les travées, souriante. – Ce n’est pas un miracle, c’est la science, – expliqua-t-il. – Les miracles n’existent pas. » ? Le conflit existentiel de Dobytchine avec le monde, O. Reznik l’a ramené vulgairement à un conflit idéologique avec l’époque. Il estimait que « la puanteur, la suie grasse et la fétidité » étaient précisément pour l’auteur la «marque de l’époque». Quoi qu’il en soit, Dobytchine allait à contre-courant. Non seulement il avait des doutes et il ne les cachait pas, mais, à y regarder de près, il les mettait au centre de ses réflexions philosophiques. Il pensait se disculper par son honnêteté : son regard impartial aurait dû servir son époque, sonner comme un avertissement contre une idée par trop optimiste de la nature humaine. Mais l’époque était embrasée par l’enthousiasme d’une transformation de la vie et de la société. Sur ce fond, Dobytchine apparaissait effectivement comme un «corbeau blanc» : son parti pris tranquille de n’être d’aucune tendance semblait le comble du pessimisme et d’un penchant tendancieux pour le négativisme. Les nuances stylistiques ne jouaient aucun rôle. Dobytchine fut résolument repoussé aux confins de la «littérature inopportune», au même titre que les Obèrioutes avec leur «nouveau langage» suspect. Mais il ne rendit pas les armes tout de suite, il ne cessa pas d’écrire, ni de publier. Il n’est pas exclu que La Ville de N. soit le dernier roman «formaliste» du point de vue de la critique, passé de justesse à l’impression quasiment la veille du déclenchement tout azimut de la bataille contre les formalistes. Le fameux article intitulé Du tohu-bohu au lieu de musique parut en janvier 1936. Rien d’étonnant, donc, à ce que la réaction de la critique à ce surgeon du formalisme fût péjorative et foudroyante : «Un style désagréable, affecté, se développe sur un terreau qui lui est favorable, celui du naturalisme, soumis entièrement à la chronique familiale du narrateur, – écrivait E. Povolotskaïa… – La conclusion est claire : La Ville de N. est une chose grossièrement formaliste, vide de sens et inutile. Le formalisme s’y conjugue comme il se doit avec le naturalisme.» (Litératournoïé obozrenié, 1936, n° 5) Dans ce roman, Dobytchine a supprimé le conflit entre deux mondes, en ne s’adressant qu’à l’ancien monde. Le pittoresque du conflit ne l’intéressait plus. Ce qui ne s’expliquait pas seulement par le contexte social qui se dégradait rapidement, mais par des raisons personnelles, tout intérieures : l’écrivain voulait s’immerger au plus profond du problème qu’il étudiait avec tant d’acharnement : l’aspect paradoxal et double de l’existence humaine, l’évidence d’une certaine norme et, en même temps, l’insupportable absence de toute norme. Dobytchine a écrit une œuvre autobiographique dans laquelle il a mené jusqu’à un certain degré de pureté (du point de vue de la poétique) l’idée d’une «écriture neutre», s’efforçant de trouver une réponse en partant des résultats de l’analyse esthétique. Sa «neutralité» fut la plus cohérente et apparut comme une exception dans la littérature russe qui s’enorgueillissait plutôt de son penchant aux «tendances» et aux «intentions» morales. Dobytchine a eu de nombreux prédécesseurs qui écrivaient sur le thème de la vie de province. Il nomme dans son roman Gogol et Tchékhov ; et le narrateur de préciser que lorsqu’il eut lu La Steppe de Tchékhov, il eut l’impression d’avoir rédigé lui-même la nouvelle. Quant aux personnages de Gogol, ils sont constamment rappelés au fil des pages, le titre du livre étant directement emprunté aux Ames mortes. Le rapport à Joyce, dont a parlé la critique des années 30, défavorable à Dobytchine, reste encore à démontrer ; il est probable que les noms de Joyce et de Dobytchine étaient accolés : comme exemples de ce qu’il ne faut pas faire. Plus marqué paraît le lien avec Le Démon mesquin de F. Sologoub. Bien que La Ville de N. soit totalement dépourvu de niveau «symbolique», on peut comparer le regard de Dobytchine sur la nature humaine et ses possibilités de transformation avec celui de Sologoub. En tout cas, si chez Tchékhov l’évaluation morale des événements est cachée «sous» la couche objective de la narration (une telle couverture donne un effet moral puissant puisque le lecteur a l’impression de faire cette évaluation lui-même, sans aide), chez Sologoub cette évaluation est «escamotée» par le fait qu’il est impossible de changer la vie ; on peut seulement prendre la fuite dans une autre dimension. Chez Dobytchine, cette autre dimension n’existe pas : la vie est identique à elle-même, on ne peut pas la fuir. Résultat : la province est quelque chose de plus que tout simplement la province : c’est une image de la «comédie humaine», où les deux bouts ne se rejoignent pas, où les réactions des gens ne sont pas adéquates aux événements (un détail dérisoire prend souvent plus d’importance qu’une chose sérieuse ; il se produit une abolition des lois de l’axiologie sacro-sainte, que la prose du XIXe siècle vénérait.) La narration se fait à la première personne, celle du héros lyrique, et reflète extérieurement sa transformation de garçon en jeune homme. Il parle d’une petite ville de la partie occidentale de la Russie (la ville multinationale de Dvinsk, que l’auteur connaît depuis l’enfance), mais la nature de ce «je» mériterait d’être explicitée. À la différence d’une œuvre «dénonciatrice», où le héros lyrique s’oppose à son milieu petit-bourgeois et finit par lui arracher son masque, le narrateur de Dobytchine parle de la ville de N. avec un sentiment de parfaite communion avec sa vie. Il n’est qu’un petit soldat joyeux de l’armée petite-bourgeoise, qui colporte avec volubilité les intrigues et les cancans. Il a sa propre «vision du monde» qui coïncide avec la norme morale admise, il dénonce la moindre entorse à la règle, s’incline devant les adultes et s’attendrit devant ses rêves (par exemple : une amitié avec les fils de Manilov). Or, en dernière analyse, ce colportage est volubile autant qu’il est décousu. Les détails superflus, dans leur accumulation, grandissent jusqu’à donner la sensation de l’irréalité de la vie même. Les tragédies, dans ce monde, n’existent pas. À la mort du père s’agglutinent des descriptions de tous les détails possibles n’ayant aucun lien avec l’événement. Là où la littérature russe voyait un thème digne de la plume de Tolstoï, il n’y a chez Dobytchine qu’un incident mineur : «Lorsque ces dames, toutes rayonnantes, se furent embrassées et se retirèrent chez maman, je pus surprendre quelques bribes. Il se trouvait qu’Olga Kousskova n’était déjà plus de ce monde. Elle comprenait mal sa position et la femme de l’ingénieur avait été obligée d’avoir avec elle une conversation circonstanciée. Mais l’autre s’était révélée être une sainte-nitouche. Elle avait gagné le remblai de la voie ferrée, s’était couvert la tête d’un sac de toile et, se calant entre les rails, s’était fait écraser par le train de voyageurs.» (trad. de F. Burgun) Cette narration peut se prolonger indéfiniment, s’embourbant dans des précisions sans cesse renouvelées. On ne s’étonne pas dès lors de voir Dobytchine recourir à un final conventionnel. On apprend tout d’un coup que son personnage souffre de myopie. Cette myopie arrivant à la fin expliquerait le principe constructif du récit (tout est brouillé) et se transformerait en une métaphore de la perception limitée du héros. À la dernière page, il voit, le soir, «une multitude d’étoiles dont chacune émettait des rayons». Ces rayons des étoiles doivent s’interpréter comme de petits rayons d’espoir dans le «royaume noir», mais il n’est pas exclu qu’il y ait en elles, comme dans la métaphore de la myopie, une parodie dissimulée de la “littératuralité” : “… je me pris à penser que tout ce que j’avais vu jusqu’à maintenant n’était pas la réalité”. C’est encore une vague ironique, une parodie du motif, caractéristique pour l’époque, de l’autocritique. N. Stépanov, qui réussit à donner un avis assez positif sur le livre de Dobytchine en 1936, prit au sérieux le thème de l’autocritique et répliqua à l’auteur : «Non, le héros du roman de Dobytchine voyait “juste”, en dépit de sa myopie.» Le critique était tombé dans le piège tendu par l’auteur, mais il avait les meilleures intentions. En rangeant les œuvres de Dobytchine dans la catégorie «expérimentale», et destinées à un cercle restreint d’«amateurs», Stépanov s’efforçait de conserver à l’auteur une petite place, ne fût-ce que dans la littérature marginale. Mais plus rien ne pouvait sauver Dobytchine. C’est le spécialiste en littérature N. Berkovski qui prit sur lui de mettre les points sur les «i», en déclarant, lors d’une réunion d’écrivains à Léningrad, où l’on débattait de l’œuvre de Dobytchine : «Le malheur de Dobytchine vient du fait que la ville de Dvinsk, celle de 1905, soit vue avec les yeux d’un natif de Dvinsk, et représentée du point de vue de la vision du monde dvinskienne… Ce profil de la prose dobytchinienne, c’est bien entendu le profil de la mort.» Dobytchine alla une nouvelle fois contre le courant. Il vint à la tribune et réfuta laconiquement, nerveusement et insolemment les accusations qu’on lui adressait. Comme le rapporte le compte rendu de la réunion, publié dans le journal Léningrad littéraire (20 mars 1936), il prononça «quelques paroles peu claires sur sa tristesse d’entendre affirmer que son livre était considéré comme idéologiquement hostile». Quelque temps plus tard, Dobytchine disparut. Ses amis donnèrent l’alerte. Dans l’appartement où il vivait, rien n’avait été touché, et on y trouva son passeport : les hypothèses concernant une arrestation ou un déménagement se révélaient être sans fondement. L’élément liquide fut en fin de compte fatal non seulement aux héros de Dobytchine mais à lui-même aussi : quelques mois après sa disparition, le corps de l’écrivain fut repêché dans la Néva. En lisant Dobytchine, on comprend qu’il est – comme Lise – allé «trop loin au large». Pas par coquetterie, toutefois, pas en escomptant le succès, mais parce qu’il était un véritable écrivain. L’écriture, c’est justement d’aller «trop loin au large», – une entreprise risquée, – et tout le reste, comme l’a dit le poète, n’est que littérature.

Au catalogue…

Leonide Dobytchine : La Ville de N.
Traduit du russe par Françoise Burgun 1992 | 2008 | 129 p. | ISBN : 2-908024-48-9 | 13,72 €

« La Ville de N. est une véritable révélation. Deux questions se posent : comment un tel texte a-t-il pu paraître sous Staline ? Comment l’avons-nous jusqu’à aujourd’hui méconnu ? Il y a un amour du détail chez Dobytchine qui est l’amour même de ce passé qu’il nous restitue en un prodigieux inventaire des heures, des objets, des gestes, des paroles rituelles, des sentiments, pensées, distractions… Et l’humour, l’ironie, une satire en filigrane courent dans cette fidélité et ce respect comme un clapotement de blasphème couvre l’eau de la foi… Tout est dit, merveilleusement dit sur un même ton étal : petits faits quotidiens ou événements tragiques. C’est comme une histoire individuelle énumérée dans l’énumération de l’histoire. » Christian Mouze, La Quinzaine littéraire

« Nombreuses furent les voix pour s’élever et réclamer justice contre l’oubli d’une œuvre mince certes mais significative : deux recueils de nouvelles et ce bref roman de 120 pages… L’ombre de Tchitchikov, le trafiquant d’âmes mortes, création du génial Gogol, plane sur ce beau texte, mais également les souffles, plus ou moins atténués, de Tchekhov et d’Andréev. Le sulfureux Andréev des nouvelles du Rire rouge… »            Daniel Walter, Dernières nouvelles d’Alsace

Léonide Dobytchine est né en 1896 à Dvinsk. Après une formation d’ingénieur, il part pour Léningrad au début des années vingt, pour se consacrer à la littérature. Il publie trois livres : deux recueils de nouvelles Rencontres avec Lise (1927) et Le Portrait (1931) et le roman La Ville de N. (1935). Au début des années trente s’impose une nouvelle politique culturelle conservatrice, dirigée notamment contre les soi-disant écrivains « formalistes ». La Ville de N. fut dénoncée publiquement lors d’une session de l’assemblée des écrivains de Léningrad en janvier 1936. Dobytchine disparut quelques semaines plus tard. Après l’hiver, ce que l’on redourtait se confirma : Dobytchine s’était suicidé ; son corps fut repéché de la Néva. Des auteurs aussi différents que Nabokov, Bitov, Eroféev n’ont cessé d’affirmer l’importance de son œuvre. Selon Bitov sa redécouverte par les jeunes écrivains russes actuels est comparable en importance à la découverte de Poe par les Symbolistes.

Leonide Dobytchine : Rencontres avec Lise
Traduit du russe par André Cabaret 1994 | 116 p. | ISBN : 2-908024-61-6 | 13,72 €

« En lisant Dobytchine, on comprend qu’il est – comme Lise – allé “trop loin au large”. Pas par coquetterie, toutefois, pas en escomptant le succès, mais parce qu’il était un véritable écrivain. L’écriture, c’est justement d’aller “trop loin au large”, – une entreprise risquée, – et tout le reste, comme l’a dit le poète, n’est que littérature. » Victor Eroféev

« Rencontres avec Lise achève de nous convaincre : Dobytchine est plus qu’attirant. Il sait mettre le mot nécessaire à l’endroit juste… Nabokov ne laissa pas oublier son œuvre. Des générations d’écrivains russes la redécouvrent aujourd’hui. A notre tour nous devons reconnaître la force littéraire de Léonide Dobytchine. » Christian Mouze, La Quinzaine littéraire

Leonide Dobytchine : Chourka et sa famille
Traduit du russe par André Cabaret 2008 | 123 p. | ISBN : 2-84242-185-4 •15 €

Chourka est un petit garçon qui vit avec sa mère, son frère et sa soeur dans un village du sud de la Russie. Son père est au front, et il doit assumer son rôle de « chef de famille ». En ces temps troublés – une guerre mondiale gronde au loin, la révolution va bouleverser l’ordre établi –, il apprend à se conduire de manière autonome. La parentèle est un handicap plus qu’un soutien ; quant à ses amis, ils l’entraînent parfois dans des aventures à l’issue incertaine. L’auteur nous présente une galerie de portraits hauts en couleurs, sans forcer le trait. Les tribulations de Chourka, présentées à la hauteur d’un regard d’enfant, sans recul, lui permettent de brosser un tableau saisissant de la Russie profonde. Dans un monde dur, aux moeurs rudes, Chourka devra tracer tout seul son chemin. Ce qu’il fera le jour où il décidera de prendre son destin en main. Chourka et sa famille (1935- 1936) est publiée, posthume, en 1993.

« Où se trouve l’écrivain dans son oeuvre ? Cette interrogation n’est pas biographique mais géographique. Comment localiser l’auteur dans son rapport à sa création ? Cette question donne une force particulière au travail de Léonide Dobytchine, né en 1896 et mort en 1936. Chourka et sa famille, roman posthume du Russe qui, pour son malheur, fut surtout soviétique, se déroule durant la Première Guerre mondiale, c’est-à-dire juste avant et juste après la révolution de 1917. Le petit garçon du titre n’a pas 10 ans à la fin du livre. Le texte est écrit en brefs chapitres, en phrases courtes qui ont toute l’apparence de la sécheresse, l’émotion naissant de leur assemblement. Dobytchine semble à la fois extrêmement proche de ses personnages et de la pauvre vie qu’ils mènent, par les détails qu’il fournit, et tout à fait détachés d’eux, sa précision étant motif d’ironie. Il rend compte d’une réunion publique entre partisans et adversaires de l’existence de Dieu. «Les orateurs, tirant sur leur blouson et lissant leurs cheveux, montaient à la tribune, frappaient du poing sur la table et criaient :- Dieu n’existe pas ! ou bien : – Dieu existe !» A la fin, un des pro-Dieu développe un argument à peine plus élaboré qui emporte l’adhésion enthousiaste de son camp. «Les croyants se mirent à taper dans leurs mains et à crier :- C’est juste ! Et ils étaient pleins d’allégresse, estimant qu’à présent tout avait été tiré au clair.» Dans sa postface, le traducteur André Cabaret étudie la stratégie stylistique de Dobytchine dans le reste de son oeuvre et écrit :«Dans la Ville de N. [roman de 1934, ndlr] nous assistons à cette scène : le petit garçon se promène avec sa nourrice ; il rencontre son père qui effectuait des visites : « Il m’installa dans le traîneau et me ramena à la maison. La nourrice courait derrière. »» Le sens d’une description de Dobytchine est toujours à même d’être démenti par la phrase suivante. » Mathieu Lindon, Libération, 17 avril 2008.

 dobycin

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.