Léo Popper : Pesanteur et abstraction

KARL KRAUS

Karl Kraus n’est pas un penseur, il a des pensées. Si c’était un penseur, c’est penser qui lui procurerait du plaisir, et il ne se laisserait pas déranger par les prétextes à penser. Si c’était un critique de la société, à qui les choses ne donnent pas seulement des illuminations, mais de la lumière, il écrirait des essais sur ses théories et ne passerait pas son temps à attendre l’occasion qui apportera à l’une de ses théories quelque chose qu’il épuisera dans un billet d’humeur. S’il avait assez de souffle pour penser et pas seulement pour formuler, il n’écrirait pas des aphorismes, ou bien il écrirait de longs essais fait uniquement d’aphorismes. Il dit toujours que ce sont les aphorismes qui réclament le plus de souffle. Ce n’est pas vrai. L’aphorisme naît de l’abondance des pensées et de la paresse intellectuelle. Il confond seulement le volume du souffle qu’il utilise au cours de son minutieux travail de précision sur un aphorisme, avec la longueur de ce souffle. Ce qu’il écrit – diront certains – ce sont en fait des essais pleins d’aphorismes. Oui, pleins d’aphorismes sur mille choses différentes, mille trouvailles à propos de mille idées. Il a besoin de la forme non contraignante de la satire pour donner libre cours à sa déconcentration ( du point de vue de l’idée !). Du point de vue de la pensée il est incroyablement distrait. Mais il le sait, et c’est contre cela qu’il mène une lutte acharnée par la rigueur de son style, de sorte que, si on ne fait pas le détail, on finit quand même par sentir une construction solide. Mais si l’on y regarde de plus près, on voit que si la construction est solide, elle n’est pas construite avec les bonnes pierres. Si on ne considère que l’aspect du style, on aura du mal à y trouver quoi que ce soit de boiteux. Ce qui en revanche ne sera pas le cas pour la pensée. Et l’on a vu, dans les critiques de ces abrutis d’Allemands sur la Muraille de Chine, que pris à la lettre, il peut donner une impression de non-sens. Et dans ce cas ces abrutis ont raison. Si la construction intellectuelle de la Muraille de Chine était confuse en raison de sa fermeté, ils n’auraient fait aucune différence, mais c’est son côté effréné qui la rend confuse. Il y a là-dedans des théories, et aucune n’est pensée jusqu’au bout : chacune prend la fuite devant la suivante. On dit que c’est merveilleux, tout ce que telle ou telle occasion peut lui inspirer. Ce serait plus merveilleux encore, si cela ne lui inspirait qu’une seule chose, et si forte et si féconde, si bien fondée et si organique qu’il pourrait se débarrasser à tout jamais de l’occasion qui la lui a inspirée.

         Quand on a une théorie qu’on estime importante, on n’attend pas sa mise en pratique. Chesterton fait une théorie, et cent exemples lui tombent du ciel, comme aimantés par la forme creuse qu’ils viennent remplir. Kraus a un exemple, et cent théories le mettent en pièces, si bien qu’à la fin il ne reste plus rien. Car leur ressemblance ne doit pas nous donner l’illusion que chez l’un et l’autre les bons mots et les pensées se côtoient sur le papier, avec la même noirceur. Chez Chesterton les bons mots sont apportés par les pensées, chez Kraus les pensées sont emportées par les bons mots. – Il ne sait absolument pas à quoi ressemble une pensée. La plus profonde de ses théories pro domo, à côté de celle du grand souffle nécessaire à l’aphorisme, est celle qu’il répète sans cesse et selon laquelle c’est en fait le langage qui donne naissance aux pensées. Et quand en plus il admet que l’on doit aussi prolonger soi-même les pensées qu’on est allé chercher au moyen du langage, son système est complet ; jamais il ne remarquera qu’il reste toujours loin de la source, ce qui n’aura sans doute aucune importance pour quelqu’un qui ne connaît absolument pas cette source. Un penseur sera toujours trop soucieux de savoir où vont ses pensées pour se demander longuement d’où elles lui viennent. Un grand penseur n’affirmera jamais une thèse comme celle du langage générateur de pensées, pas plus qu’un homme très volontaire celle de la non-liberté de la volonté. Si l’on a des contenus on fait des formes, et on ne se pose guère de questions sur les contenus que ces formes vont se donner par la suite. Si l’on va chercher des contenus dans la forme, on en trouvera certes de nouveaux, et d’inouïs, mais jamais davantage que ce que la forme peut justement donner. Il est tout à fait passif. Le célèbre mot de Kraus, disant que le langage le domine – « il peut faire de moi ce qu’il veut » – signifie : je ne peux rien faire sans lui.

         De même qu’il pense de prétexte en prétexte, il pense de trouvaille en trouvaille. En ce qui concerne les maillons intermédiaires, la « mise en forme », comme on dit, il n’a pas besoin d’y attacher beaucoup d’importance. Ce n’est que du remplissage, et quand les trouvailles se suivent de si près, on n’a pas besoin d’être un grand artiste pour faire du remplissage. Construire une forme, ce serait refouler les trouvailles, les écarter de son chemin. Mais il n’a pas le moindre chemin à dégager; et même, son chemin ne va que d’une trouvaille à l’autre ; c’est seulement ce qu’il faudrait écarter qui lui montre le chemin.

Léo Popper : Pesanteur et abstraction
Préface de Georges Lukács. Postface de Youssef Ishaghpour
Traduction de l’allemand par Sibylle Muller
ISBN : 978-2-842422-42-4
Date de parution : 27/03/2009
128 pages | 15.00 €

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