La poésie russe de l’absurde : l’Obèriou

La poésie russe du xxe siècle, exceptionnellement riche en écoles, mouvements et grands noms, s’est peu à peu révélée aux lecteurs francophones au cours des dernières décennies. Seule exception notable : les poètes de l’OBÈRIOU qui, aujourd’hui encore, demeurent méconnus, voire inconnus pour certains d’entre eux. En Russie même, ils n’ont pas encore trouvé toute la place qui leur revient ; les premières éditions sérieuses ne datent, dans la plupart des cas, que des années 1990-2000. L’explication tient sans doute en partie au fait que, surgis sur la scène littéraire dans la seconde moitié des années vingt en tant qu’ultime phalange du modernisme russe, ces poètes furent pratiquement interdits de publication de leur vivant (2 ou 3 poésies seulement pour Harms, Vvédenski, Oleïnikov, aucune pour Bahktérev ou Tiouvélev), avant de succomber à une répression sans précédent qui préludera à leur absence prolongée du paysage poétique. Créée à la fin de 1927, l’OBÈRIOU (Association de l’art réel) avait pratiquement cessé d’exister dès 1931 et l’appartenance formelle au groupe, opposé à tous les « ismes », la participation à ses happenings dans le droit fil de l’avant-garde russe étaient parfois aléatoires ; il n’en demeure pas moins que ces poètes apparaissent liés par une audace métaphorique et sémantique, une liberté formelle et conceptuelle, un humour au registre très étendu qui leur permettaient d’exprimer leur « écart », leur décalage certes souvent « infime » mais absolu – à tous les niveaux de la langue, du style et du rapport au monde – vis-à-vis du réalisme socialiste, du nouvel univers « tragiquement optimiste » qui finit par triompher dans les années 1930. L’œuvre des poètes de l’OBÈRIOU, malgré des pertes substantielles, a cependant traversé les années de déshérence : c’est elle que la présente anthologie bilingue invite à découvrir dans toute sa diversité. Choisie, traduite et présentée par Henri Abril

ISBN : 978-2-84242-331-5 ||Prix : 24,50 c

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Le lai de Piotr Yachkine le communiste

Chassant les toises à grands pas
nous volions au dernier combat
nos lances s’étaient émoussées
nous faisions halte autour d’un feu
sous nos pieds les fleuves séchaient
et nous hurlions : rattrapons-les !
hautes épaules disloquées
gueules blanches et affûtées.
La route c’est pas un foulard
un fusil ça s’aiguise pas
comme des flèches nos regards
suivaient les verstes au galop
tel qu’un rideau tombait le ciel
derrière les pins les bouleaux
les pierres sautaient dans la pelle
la lune est pire qu’un soleil.
Combien de temps je sais pas trop
nous avons traqué les chariots
les jambes en pâté de foie
la bouche crachant de l’écume
les yeux vidés de toute vie
la mousse nous était comme un lit
mais nous disions hardi les gars
que personne ne reste en arrière.
Chassant les toises à grands pas
nous volions au dernier combat
au dernier combat nous volions
! s’il faut crever eh bien crevons !

C’est tout

1926

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