Mars 2017 : Poésie taïwanaise

Chen Li : Cartes postales pour Messiaen
Traduit par Marie Laureillard

Le recueil Cartes postales pour Messiaen  rassemble des poèmes composés des années 1970 à aujourd’hui, qui se caractérisent par leur humour, leur profondeur, la force des images. Épris d’art et de musique, Chen Li a fait sien le mot du compositeur japonais Tōru Takemisu, qu’il cite à propos de son poème éponyme et qui peut s’appliquer à toute sa création : « La musique, dans son essence, semble inséparable de la tristesse. C’est la tristesse de l’existence. Plus vous êtes empli de la joie de la création musicale, plus profonde est la tristesse. » Comme le suggère le titre du recueil, Chen Li s’inspire volontiers de l’œuvre de compositeurs (Mahler, Debussy, Messiaen, Cage), mais aussi de peintres occidentaux (Miro, Buffet, Balthus) ou chinois (Li Keran). Chaque poème est pour lui une sorte de lettre intime ou de carte postale envoyée au monde. Il y aborde des thèmes variés, tantôt socio-politiques, tantôt intimistes, créant une œuvre d’une grande diversité, allant de la satire sociale à la méditation historique, faisant alterner de longs poèmes narratifs et lyriques avec des haïkus modernisés ou des poèmes visuels. Il fait preuve d’une sensibilité particulière envers la langue chinoise, qu’il cherche à remotiver en libérant les caractères chinois de leur signification conventionnelle pour les appréhender sous un angle nouveau. Adepte des pastiches et des jeux de mots, Chen Li combine les expérimentations formelles et linguistiques à son intérêt pour les cultures aborigènes et la formation d’une nouvelle identité taiwanaise. Ses poèmes répondent pleinement au précepte du poète américain Robert Frost : « Un poème doit commencer dans le plaisir et s’achever dans la sagesse. »

Né à Hualien en 1954, Chen Li est un poète historien, géographe, magicien, funambule, qui rend inlassablement hommage à sa ville natale située sur la côte est, aux confins de l’île de Taiwan : peu porté sur les voyages, il lui est toujours resté attaché et ne la quitte qu’occasionnellement. Auteur de quatorze recueils de poésie, Chen Li mêle subtilement des éléments du modernisme occidental et du postmodernisme aux spécificités de la langue chinoise et de l’esthétique extrême-orientale. Cherchant un équilibre entre rêve et réalité, entre allégresse et amertume face au monde, il explore les différents visages de Taiwan en puisant aussi bien dans le quotidien que dans le passé de cette île du Pacifique à la culture multiple et métissée. Chen Li a traduit en chinois l’œuvre de Sylvia Plath, Seamus Heaney, Pablo Neruda, Octavio Paz, Wislawa Szymborska ou encore Seamus Heaney, qui l’ont profondément marqué. Titulaire de nombreux prix littéraires, il organise chaque année le Festival de Poésie du Pacifique dans sa ville natale. Il est considéré comme l’un des poètes de langue chinoise les plus novateurs et les plus stimulants de notre temps. 

 

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Luo Fu : À cause du vent
Traduit par Alain Leroux

En 1959, Luo Fu compose les premiers vers du long poème surréaliste qui le rendra célèbre, Mort d’une cellule de pierre, sur la petite île de Quemoy où il subit les bombardements de l’armée chinoise. Il y livre ses réflexions sur l’existence et de le destin de l’homme dans le monde moderne à travers un kaléidoscope de symboles et d’images délibérément irrationnelles. En 2000, il écrit une nouvelle page de l’histoire de la poésie sinophone avec les trois mille vers de Bois flotté, d’un hermétisme moins marqué, où il évoque là encore l’errance de l’homme moderne en mêlant des images du passé et du présent, allant des années 1930 à la Révolution culturelle, de la modernisation accélérée de Taiwan à aujourd’hui… C’est le point d’orgue de son parcours de poète, « un résumé de son expérience de l’exil, de ses explorations artistiques et de sa métaphysique ». Florilège de la création de toute une vie, qui a commencé dès les années 1940 et s’est concrétisée avec la parution de Rivière de l’âme en 1957, le présent recueil aborde des thèmes variés : métaphysique, histoire chinoise, quête des racines, nostalgie, voyage en Russie et en Chine, vie à Vancouver… Les « poèmes au titre caché » ou acrostiches montrent son goût pour les recherches formelles. L’attachement à l’esthétique traditionnelle chinoise est évident : « Je suis le poète le plus moderne, mais aussi le plus chinois : le meilleur moyen de continuer la voie classique ou de poursuivre la tradition se fait par l’innovation, qui est mon but ultime », déclare Luo Fu.

Figure centrale du mouvement moderniste taiwanais, Luo Fu est un écrivain prolifique, auteur de plus d’une douzaine de recueils de poésie, de cinq volumes d’essais et de cinq ouvrages de critique littéraire. Né en 1928 à Hengyang au Hunan en Chine continentale, Lo Fu, après avoir rejoint l’armée durant la guerre sino-japonaise, débarque à Taiwan avec le gouvernement nationaliste en 1949. Prenant pour premiers modèles les poètes modernistes chinois Feng Zhi et Ai Qing, mais également influencé par Baudelaire, Rimbaud, Valéry, Apollinaire, ou encore Wallace Stevens, Lo Fu adhère à la mouvance surréaliste. Fasciné par Rilke, dont la profonde sensibilité religieuse l’inspire particulièrement, il lui rendra hommage dès La mort d’une cellule de pierre (1965) et jusque dans un recueil plus récent, Bois flotté (2000). En 1973, il prend sa retraite d’officier de la marine pour se consacrer pleinement à la littérature. Son œuvre se pare d’une sérénité nouvelle après son installation à Vancouver au Canada en 1996, qui lui apporte la solitude et le détachement auxquels il aspire, se comparant lui-même au grand oiseau Peng de Zhuangzi, qui s’ébat en toute liberté. Surnommé le « démon de la poésie », Lo Fu a inspiré des générations d’écrivains à Taiwan et en Chine.

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Hsia Yu : Salsa
Traduit par Gwennaël Gaffric

Le recueil de poèmes Salsa est un parfait exemple de la manière dont Hsia Yu entreprend de distordre et d’enrichir la langue. Salsa est le quatrième recueil de Hsia Yu sur les huit qu’elle a publiés à ce jour. Dans chacun de ses recueils, on peut voir que sa langue poétique se développe et se transforme sans cesse. Dans Salsa, le style « chuchotant » qui a attiré tant de lecteurs se déploie pleinement. Ce « plein déploiement » ne signifie pas rester sur place, mais se transformer encore une fois les bases posées. Outre la dimension autobiographique de celui-ci, le recueil condense tout ce qui fait l’art poétique de Hsia Yu : musicalité, jouissance des langues, réflexions lyriques sur l’écoulement du temps. Le voyage et le vagabondage sont aussi au coeur d’une grande partie des poèmes ; en réalité, on relève dans les vers et entre les vers d’innombrables métonymies et métaphores, et l’ensemble du recueil s’écoule en un flux permanent. Cependant, Hsia Yu ne verse jamais dans l’exotisme ou la nostalgie. Au contraire, les contrées qui défilent dans les vers de ses poèmes sont autant de lieux d’entre-deux, à la fois étrangers et familiers.

Hisa Yu est une poète itinérante et polymorphe. Elle a vécu de nombreuses années en Europe et partage aujourd’hui sa vie entre Paris et Taipei. Depuis la parution de ses premiers poèmes dans le début des années 1980, Hsia Yu n’a cessé de repousser les frontières de la poésie de son temps, tant au niveau de sa forme que de la langue. Aujourd’hui figure majeure de la littérature taïwanaise moderne et contemporaine, elle a inspiré et influencé nombre de jeunes talents de la scène poétique sinophone. Elle a publié à ce jour huit recueils de styles divers dans des publications dont elle a conçu le design et qu’elle a éditées elle-même.  Si elle a opté pour l’auto-édition et pour un design personnel, c’est, déclare-t-elle, « afin de préserver son indépendance et la liberté à laquelle elle aspire ». La poésie de Hsia Yu est étroitement liée à la langue, non seulement en mélangeant les langues, leurs sonorités et leurs grammaires, mais aussi en arrachant constamment les mots à leurs significations préétablies pour en révéler les nouvelles potentialités. Elle est également la parolière renommée de chansons chinoises en vogue.

 

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